Catégorie : Volailles

LA POULE AUX ŒUFS D’OR EST À SEC

Il semblerait que L214 apprécie particulièrement les élevages de volailles, puisqu’une énième vidéo volée a été publiée ce jour, donnant à voir un élevage de poules pondeuses élevées en cages.

Nous ne jugerons pas ici de la pertinence de cette méthode d’élevage puisque le débat a déjà été tranché par l’Assemblée Nationale le 27 mai 2018 et traduit dans le Code Rural et de la Pêche maritime par une modification de l’article L.214-11.

extrait du JO n° 0253 du 01 11 2018

C’est en effet à cette date que les députés ont décidé d’interdire l’installation de tout nouvel élevage de poules en cages. La filière avicole ne s’y est d’ailleurs absolument pas opposée : les éleveurs ont parfaitement entendu le message de la société qui ne souhaite plus que l’on produise de cette façon. Ils acceptent qu’à l’avenir il faudra procéder autrement. Mais alors, demanderez-vous : si l’on accepte l’idée qu’il faut cesser ce type d’élevages, pourquoi ne pas l’interdire purement et simplement immédiatement tout de suite ? Eh bien pour une raison fort simple : « y’a qu’à » et son ami « faut qu’on » fonctionnent toujours fort bien sur le papier, mais quand il est question de mise en œuvre concrète, les choses sont souvent beaucoup plus compliquées. Jugez plutôt.

photo : איתמר ק., ITamar K. — Travail personnel, Domaine public (Wikipedia)

Au fil du temps, il a été demandé aux éleveurs de volailles, par directives européennes, d’avancer vers plus d’exigence quant au respect de certaines normes. Nous ne nous attarderons pas ici sur les détails techniques allant de la taille des cages à la forme des mangeoires en passant par le nombre de perchoirs et le type de sol requis, les plus curieux d’entre-vous pourrons aller lire, par exemple, la Directive 1999/74/CE ou encore la Directive 98/58/CE. Tous ces changements qui peuvent sembler à la marge ont eut un coup financier pour les éleveurs qui n’ont reçu que fort peu d’aides pour y faire face.

La première de ces deux directives demandait la disparition des cages dites « conventionnelles » pour le 1er janvier 2012. Les éleveurs qui travaillaient avec ces cages ont donc dû investir massivement pour remplacer tout leur matériel. L’investissement total pour réaliser ces changements s’est monté en France à un milliard d’euros. Le Ministère de l’Agriculture a débloqué, pour les y aider, une enveloppe de onze millions d’euros. Soit 1,1 % de la somme totale. La différence, les 98,9 % restants, a donc été payée par les éleveurs eux-mêmes. Pas par l’État, pas par les consommateurs, pas par les gens qui souhaitent des améliorations sur la question du bien-être animal, pas par les distributeurs : par les éleveurs. Nombre d’entre-eux ont donc eu recours à des emprunts bancaires pour changer tout leur système de cages. « Or, 43 % de ces investissements auront fini d’être remboursés seulement entre 2024 et 2030» explique Yann Nédélec, directeur de la confédération française de l’aviculture, cité par le journal La Croix du 31 mai 2018. Comment dès lors demander aux éleveurs de réaliser un nouvel emprunt pour effectuer de nouveaux travaux pour répondre à une nouvelle demande des consommateurs qui, par ailleurs, changera peut-être encore dans six mois par le truchement d’une vidéo plus ou moins réaliste ? Quand bien même on l’exigerait, aucune banque n’accepterait de prêter de l’argent – et comprenez bien qu’il ne s’agit pas de petites sommes – à des individus ou à des entreprises qui ont déjà un gros prêt à rembourser. Dès lors, s’en prendre aux éleveurs pour demander un nouveau changement immédiat est tout simplement un non-sens.

Si L214, en tant qu’association, bénéficie de dons d’origines plus ou moins transparentes, les éleveurs, qui sont des entrepreneurs, se retrouvent souvent seuls pour faire face aux nouvelles exigences des consommateurs. Ils l’ont déjà maintes fois prouvé : ils ne refusent pas le changement. Mais ils sont éleveurs, pas magiciens : ils ne savent pas faire apparaître les fonds nécessaires aux changements radicaux en claquant des doigts, d’autant que les adaptations auxquelles ils se plient ne leur permettent pas pour autant de bénéficier de meilleurs prix à la vente de leur production, ce qui fragilise et met en danger leurs exploitations. Ce qui est très exactement le but recherché par L214.

On nous objectera sans doute qu’il y a quelque chose de cynique à parler d’argent quand on parle de bien-être animal. Nous répondrons que ce ne sont pas les éleveurs, qui créent les lois du marché : c’est une réalité avec laquelle il faut composer que cela nous et vous plaise ou non. Néanmoins, retenons que les élevages de volailles se sont notoirement améliorés ces dernières années et que les cages sont destinées à disparaître dans les années qui viennent. Nous pouvons donc nous comporter en adultes qui comprennent les enjeux et font preuve d’un peu de patience, ou taper du pied comme des enfants gâtés qui refusent de comprendre que les choses ne peuvent pas se plier à notre volonté immédiate par invocation de « y’a qu’à » et « faut qu’on ».

HAPPY POULETTE

Je me souviens des dimanches soirs de mon enfance : au menu soupe et œufs à la coque. Ma mère me préparait des mouillettes pour tremper dedans avec du beurre et du jambon. Ça reste souvent au menu de mes dimanches soirs et a comme un goût de nostalgie pour moi. DES ŒUFS EXTRA FRAIS, s’il vous plaît, pour tremper les mouillettes !

Extra frais, les œufs le sont chez Steph. Steph, ma voisine de marché du jeudi, dite « HAPPY POULETTE ». Elle propose sur les marchés les œufs plein air extra frais de son élevage de poules pondeuses. « Ohhhhh, t’as d’beaux œufs, tu sais » pourrait-on lui dire. Des gros, des moyens, des petits, pour régaler ses clients. Pour faire à la coque, en omelette, pour pâtisser… Elle prépare son étal, installe sa table, dresse sa nappe aux couleurs catalanes, puis pose son panneau (une poule coquine qui fait de l’œil aux acheteurs). Ensuite, elle sort ses plaques d’œufs triés selon leur poids : petit, moyen, gros.

Ses œufs sont tamponnés avec son numéro d’éleveur 1FR66×××. Le premier chiffre indique si l’œuf provient d’un élevage 0 bio / 1 plein air / 2 batterie / 3 cage. Chez Happy Poulette, les poules sont toutes plein air. Elle a 200 poules, qui sont réparties sur plusieurs poulaillers. Chaque poulailler bénéficie d’un parc, où elles sortent pour gratter. Ben oui, les poules aiment gratter. Souvent, en attendant les premiers clients, nous papotons en sirotant un café. Nous échangeons des recettes. Oh ! pas de cuisine, mais des préparations à base d’huiles essentielles pour soigner nos animaux. Steph utilise les huiles pour déparasiter et soigner. « Y A PAS DE FIPRONIL DANS MES ŒUFS ! » qu’elle clame haut et fort ! Non, pas de ça ! Après le récent scandale des œufs au FIPRONIL, les consommateurs se méfient.

Mais ces pratiques sont celles d’élevages intensifs, cotés 2 ou 3, dans lesquels les poules sont en cage et où la notion de bien-être animal est exclue… Parfois, certains nouveaux clients posent la question à Steph. Celle-ci explique alors, avec sa gouaille de Titi parisien, ses pratiques respectueuses de l’environnement. Ainsi, elle utilise de la terre de diatomée pour déparasiter, des décoctions d’ail pour vermifuger, le chalumeau et la chaux pour désinfecter les poulailler. On peut tremper sa mouillette en toute confiance dans ces œufs-là !

Steph s’est installée en 2013 avec son compagnon. D’abord avec 30 poules : « Quand je n’avais que 30 poules, j’aimais bien m’asseoir dans le poulailler. Les poules venaient me picorer le dos et ça me faisait comme un massage ! Le kif ! » Maintenant, avec 200… c’est un peu plus de travail et un peu moins de massage !

Steph va aux poulaillers deux fois par jour, pour contrôler l’état de ses poules, les nourrir (avec des céréales garanties sans OGM, mais aussi des minéraux, des coquilles d’huître et des végétaux). Elle ramasse les œufs le soir. Son chien, Yoshi, l’attend sagement à l’entrée du poulailler. D’ailleurs Yoshi et les trois autres chiens permettent de tenir les prédateurs à distance, comme les renards, blaireaux et fouines.

Ses 200 poules ne lui permettent pas d’avoir le statut d’exploitant à la MSA (Mutualité Sociale Agricole). Celle-ci n’affilie en tant qu’exploitant qu’à partir de 750 m² de bâtiments !!!!!! Soit 600 à 700 poules. Minimum. Pour être cotisant solidaire, il faut 200m² de bâtiments. Or, Steph a 200 poules et 50 m² de bâtiment… donc pas de statut. Ubuesque ! Sans doute faudrait-il revoir le cas de figure des élevages plein air.

Ohhhh, les premiers clients arrivent, fini le café !

Ça vous dit une omelette aux champignons ? C’est la saison !

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