Catégorie : Divers

DE LA PLANTATION DES TRACTEURS

L’autre jour, un voisin a planté son tracteur dans la gadoue. Et planté profond. Impossible de le sortir de là. Il a donc dû appeler un collègue à la rescousse. Mais impossible de sortir le premier tracteur avec le second, il en fallait un troisième, un autre voisin fut donc appelé à la rescousse. Mais rien n’y a fait. Un quatrième voisin passant par là et voyant ce rassemblement improvisé, s’est arrêté saluer la compagnie. Constatant la profondeur de plantation du tracteur, il décida d’aller chercher un télescopique car chacun sait qu’un télescopique sort de toutes les situations imaginables. Peu de temps après le début de l’opération, le tracteur planté déjanta.

La compagnie décida donc, non sans bonne humeur après ce rassemblement de voisins, d’abandonner le combat et de reprendre les manœuvres quand le terrain aurait un peu séché.

Je n’ai pas les détails de la dernière intervention, mais dès le lendemain, je vis passer sur la route à l’horizon le fameux tracteur, muni de toutes ses roues mais certes fort boueux.
(photo non contractuelle)

PESTICIDES, ERGOT DE SEIGLE ET ANTI-RIDES

Nous allons aujourd’hui nous éloigner un chouïa des pures questions d’élevages pour aborder un sujet à la mode qui fâche : parlons pesticides.

Mettons-nous tout de suite d’accord sur la définition : les mots sont importants.
Pesticide « se dit de produits chimiques destinés à la protection des cultures et des récoltes contre les parasites, champignons, mauvaises herbes, insectes. » Le terme fondamental, ici, c’est « protection ». Les engrais, par exemple, qu’ils soient naturels – comme le fumier, par exemple – ou chimiques ne sont pas des pesticides : ils ne servent pas à protéger les cultures mais à les nourrir. Les pesticides sont de plusieurs natures : insecticides, fongicides, désherbants … Chaque plante cultivée recevra des pesticides différents en fonction des maladies ou insectes pouvant réduire voire détruire sa production. Par exemple, le blé est sensible à une maladie qu’on appelle la rouille. C’est un champignon qui ne détruit pas complètement la plante mais réduit fortement son rendement.

On pourrait ne pas mettre de fongicide, mais dans ce cas, on aura moins de blé. Donc pour ne pas manquer de blé si on ne traite pas, il faudra en semer beaucoup plus, ce qui nécessitera plus de terres – qui ne sont pas extensibles – et plus de travail au tracteur – qui balance des gaz à effet de serre dans l’atmosphère comme tous les véhicules motorisés. Il y a d’autres cas plus embêtants. Prenons celui du seigle, par exemple. Le seigle est l’hôte d’un champignon qu’on appelle l’ergot de seigle, et la plupart des gens n’ont absolument pas envie d’en avaler : il contient de l’acide lysergique, plus connu sous l’acronyme de LSD. Si l’ergot de seigle se contentait de provoquer des hallucinations, ça serait un moindre mal, mais ce vicieux champignon provoque également ce qu’on appelle le feu de Saint Antoine : toutes les extrémités du corps se gangrènent. Les plus chanceux finissent démembrés, les autres meurent (à moins que ça ne soit l’inverse). J’ai regardé des photos des conséquences de ce mal et j’ai décidé unilatéralement que je n’allais pas vous les imposer, c’est vraiment très vilain. C’était un mal très courant au Moyen-Âge, mais il a continué à sévir jusque dans la première partie du XXe siècle. Nous en sommes maintenant débarrassés, d’une part parce qu’on traite le seigle et d’autre part parce qu’on surveille la production de très près et qu’on fait tout pour écarter le seigle ergoté des productions non-traitées.
Je ne vais pas multiplier les exemples plante par plante et maladie par maladie. C’est extrêmement intéressant, mais je ne suis pas certaine que vous avez la journée devant vous pour ça. Vous avez compris le principe des fongicides : ils ne sont pas là pour embêter les riverains mais pour éviter des conséquences regrettables sur les cultures.

Parmi les pesticides, on trouve aussi le très décrié glyphosate. C’est un désherbant. On l’utilise surtout pour cultiver le maïs car le maïs a une faiblesse : il supporte extrêmement mal la concurrence. Dès qu’une autre plante lui fait de l’ombre, il crève ou ralentit notoirement sa croissance, et forcément, c’est embêtant. N’attendez pas de moi que je tranche nettement la question « pour ou contre l’interdiction du glyphosate dans les cultures ». Je ne sais pas, pour plusieurs raisons : d’abord parce que les études sur sa toxicité sont très nombreuses et beaucoup moins claires qu’on nous le rapporte communément. Ensuite parce que j’ai conscience que sans glyphosate, il faut plus de travail mécanique, que ça en passe donc par plus de passages en tracteurs et que le climat n’aime pas qu’on utilise encore plus les tracteurs. Enfin parce que je sais que là où on supprime le glyphosate, on a tendance à vouloir le remplacer par le métam-sodium et qu’en terme de toxicité, le glyphosate est un rigolo en comparaison.

On reproche aux pesticides d’être des toxiques, et c’est tout à fait vrai, c’est même le principe. Quand on est malade, on prend un médicament qui est un toxique pour cette maladie, et il présente toujours des effets secondaires potentiels pour nous. Mais on le prend quand même parce que si on regarde les bénéfices par rapport aux risques, les bénéfices l’emportent. On m’objectera que les effets secondaires des pesticides pour la santé humaine sont plus embêtants que les bénéfices pour les plantes. Je n’en suis pas certaine du tout. Est-ce qu’une famine est plus tolérable que les conséquences supposées des pesticides ?

Ah ! Je vois que vous tiquez sur le terme « supposées ». Le souci, c’est qu’on ne peut que supposer. Est-ce le glyphosate des agriculteurs qui pose des problèmes, ou celui très largement utilisé par la SNCF ou, pendant longtemps, par les particuliers et les collectivités locales ? Les épandeurs des agriculteurs sont soumis à un contrôle technique afin d’être certain qu’ils ne balancent pas n’importe quoi à tous les vents. Est-ce le cas pour les épandeurs utilisés par la SNCF ? Je n’en suis pas du tout certaine. Toutes familles de pesticides confondues, on leur reproche en général d’être cancérogènes, mutagènes et d’être des perturbateurs endocriniens, et c’est sans doute vrai. Ce dont on ne peut pas être certain, c’est que les substances retrouvées dans l’organisme de tel ou tel proviennent bien de l’agriculture car on retrouve nombre de ces substances dans nos maisons. L’UFC-Que Choisir a analysé 171 références de shampoings, crèmes hydratantes, après-rasage, dentifrices et autres cosmétiques : un tiers contient des substances indésirables, dont des perturbateurs endocriniens. 60 Millions de Consommateurs a regardé de près divers produits ménagers couramment utilisés : on y trouve des tas de perturbateurs endocriniens, des substances cancérogènes, mutagènes ou reprotoxiques avérées, présumées ou suspectées. A cela on peut encore ajouter tous les produits qu’exsudent les matériaux qu’on trouve dans la plupart des maisons : colles, vernis, peintures… ainsi que les insecticides sous diverses formes : en spray, en diffuseur électrique, en autocollants posés sur les vitres et même en tortillon. Tout ça n’a rien d’anodin. Et à tous ces produits, il faut encore ajouter bon nombre d’huiles essentielles. En 2018, l’huile essentielle d’estragon a été interdite en Europe à cause de son fort pouvoir mutagène. L’huile essentielle d’arbre à thé, très utilisée dans les préparations domestiques de produits ménagers ainsi que celles de lavande, très courantes, sont des perturbateurs endocriniens. L’huile de Neem, longtemps utilisée en agriculture biologique – et encore utilisées par les jardiniers amateurs – est absolument terrible : non seulement elle agit en perturbateur endocrinien, mais en plus c’est un insecticides redoutable qui ne fait pas de distinction et zigouille aussi les pollinisateurs, abeilles et bourdons compris.

C’est une réalité : qu’on le veuille on non, nous sommes tous en contact avec des substances aux terribles conséquences pour notre santé et celle de la faune et de la flore. L’agriculture porte, c’est indéniable, sa part de responsabilité. Néanmoins, l’agriculture fait actuellement office de bouc émissaire à qui on voudrait faire porter, seule, la responsabilité pour tous les produits qu’on respire ou qu’on ingurgite. L’agriculture nous nourrit et on lui tape dessus. L’industrie cosmétique n’est pas d’une grande utilité vitale, et personne ne lui dit rien. Il serait judicieux que chacun prenne le temps de réfléchir à ce qui est fondamental et à ce qui est futile. Et si personne ici ne remet en cause la nécessité absolue d’effectuer bien des changements dans nos modes de production et de consommation, est-il bien judicieux de commencer par taper sur ce qui est fondamental ?

Crédit photos : FranceAgriTwittos

ALERTE AUX ACTIVISTES !

Amis éleveurs, attention !

Direct Action Everywhere, un groupuscule d’activistes animalistes né aux USA, a engagé une campagne de recrutement de stagiaires sur Facebook, afin de les envoyer chez vous avec des caméras, et vous savez mieux que quiconque à quel point on peut manipuler des images et les faire mentir pour apitoyer le petit cœur des urbains, si facile à indigner sur les sujets dont il ne connaît rien.

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Direct Action Everywhere (DxE) se présente comme suit : « une association visant à dévoiler ce qui se cache derrière notre façon de consommer. Nous nous consacrons principalement à la production et diffusion de vidéos d’élevages et d’abattoirs. »

Sur le site de cette association, on trouve une carte de ce qu’elle considère être des fermes-usines, on peut donc raisonnablement penser que ce sont ces unités de production qui seront prioritairement visées. Elle est à l’origine de plusieurs vidéos ayant largement fait le tour des médias et tous les élevages filmés indûment étaient localisés en Bretagne.

Croyez bien que nous sommes absolument navrés de participer à nourrir un climat de suspicion, en particulier à l’égard des stagiaires, mais faire l’autruche n’est pas non plus une bonne solution.

Soyez vigilants, prévenez vos collègues, vos syndicats et vos chambres d’agriculture, faites signer des clauses de confidentialité qui vous permettront au moins d’agir après coup en cas de problème.

Ne cessez pas de former des gens, mais évitez de laisser vos stagiaires seuls.
Soyez vraiment vigilants !

VU DANS LA PRESSE – 3

POLITIS -> « Sale viande, fausse viande ou élevage paysan » par Paul Ariès

Tribune. Paul Ariès défend l’élevage paysan contre des mouvements animalistes antispécistes qui peuvent parfois converger avec le capitalisme et le productivisme.

Paul Ariès est auteur de Lettre ouverte aux mangeurs de viandes qui souhaitent le rester sans culpabiliser (Larousse, 2019) et animateur du collectif pour la défense de l’élevage paysan et des animaux de ferme.

cliquez sur l’image pour accéder à l’article de Politis

UN CHINOIS À LA TÊTE DE LA FAO

C’est le vice-ministre de l’agriculture chinois, Qu Dongyu, qui a été élu par l’assemblée des 191 pays membres à la tête de la FAO, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture.

La Chine est un pays dont l’agriculture et l’élevage ne cessent de créer d’innombrables problèmes sanitaires. Après l’énorme scandale de 2008 sur la poudre de lait toxique contaminée à la mélamine, qui a rendu malades 300 000 nourrissons et fait au moins neuf morts, ils ont fini par préférer importer de la poudre de lait française (avec les conséquences économiques qu’on sait). On ne compte plus les problèmes sanitaires graves dans leurs élevages de cochons. Leurs élevages de vaches, qui font de 10 000 à 100 000 têtes (non, il n’y a pas d’erreur dans le nombre de zéros), ont irrémédiablement pollué des surfaces de culture et des nappes phréatiques. Toutes les transmissions de grippe aviaire à l’humain de 2014 à aujourd’hui se sont produites en Chine – on en compte des dizaines sur le site de l’OMS.

Et pour arranger les choses, le nouvel arrivant à la FAO promet de travailler main dans la main avec Bayer. Tout ça dans un contexte où la Chine, peinant à produire assez pour elle-même, achète plus ou moins proprement des terres agricoles dans le monde entier, y compris chez nous.

Selon l’agence de presse Agi, les efforts diplomatiques de la Chine pour remporter ce rôle étaient importants. Pékin aurait mis beaucoup de pression ces derniers mois pour convaincre le Cameroun de retirer le candidat Medi Moungui, qui avait pourtant le soutien des 54 pays africains. Pékin aurait poussé Yaoundé à prendre cette décision après avoir accordé une importante remise de dette au Cameroun en janvier (environ 78 millions de dollars). Des pressions intenses auraient également été exercées contre les pays d’Amérique du Sud et d’Afrique pour obtenir leur soutien. Pressions sous la forme de “menaces” d’interdire les exportations agricoles vers la Chine.

Dans un tel contexte, un vice-ministre de l’agriculture chinois à la tête de la FAO devrait au minimum effrayer tout le monde. Mais non. Un article ici et là, et c’est tout. Pire, en France, où l’agriculture est une des moins crades du monde, n’en déplaise à nombre de mes compatriotes, on se focalise sur une vingtaine de vaches à hublot plutôt que de regarder en face ce qu’on va se prendre dans la figure avec cette élection.

Pour rappel, parmi les rôles de la FAO, il y a :

  • harmoniser les normes dans les domaines de la nutrition, l’agriculture, les forêts et la pêche ;
  • conseiller les gouvernements ;
  • développer le Codex alimentarius, système de normalisation internationale en matière alimentaire.

Presque rien : juste un poids énorme sur ce que nous mangerons demain.

DE L’INFOX DANS LE POULAILLER

Hugo Clément est journaliste. À ce titre, il est supposé informer le public. Mais ses pseudo-reportages malveillants et militants n’informent pas : ils désinforment.

Ainsi, son dernier exploit : sur Twitter, il se vante d’avoir passé la nuit dans un poulailler en Bretagne.

Il est donc entré par effraction dans une propriété privée. Déjà, en soi, ça n’est pas terrible. Là où ça devient grave, c’est qu’en bon urbain qui ne connaît rien à rien en croyant tout savoir, il y est entré sans le moindre respect des mesures de prophylaxie obligatoires dans ce type d’élevages.

J’ai bossé dans un élevage tout à fait équivalent à celui-là, je n’invente donc rien quant à ces mesures. On n’entre jamais là-dedans avec ses chaussures. Jamais. Les poulets sont extrêmement sensibles, entre autres, aux salmonelles. Quand on entre, on change de godasses, ou au moins on les désinfecte et on met des sur-chaussures neuves. Parce que nos semelles sont forcément toujours dégueulasses. On se désinfecte les mains. On enfile une combinaison ou une cotte qui ne quitte jamais l’élevage. On met une charlotte sur nos cheveux. Autrement dit : on met tout en œuvre pour préserver la santé des animaux. Une intrusion de ce genre peut mener tous les animaux à l’équarrissage. C’est à dire qu’ils peuvent être tués juste pour rien.

Ensuite, ce niquedouille découvre des cadavres de poulets et le congélateur où on les met. S’il y a un congélateur, c’est justement parce qu’on ramasse les cadavres. Il y a toujours des poulets qui meurent. Ça arrive. Même aux humains. On ne les voit plus mourir parce qu’on les envoie le faire à l’hôpital, de nos jours, mais figurez-vous qu’il arrive aussi que des humains meurent. Si si. J’vous jure. Memento mori, tout ça tout ça…

Chaque jour, on regarde donc bien partout pour être certain qu’il ne traîne pas de poulet crevé, d’autant que le poulet est cannibale. Oui, je sais, ça fait un choc, à force de lire “poulet nourri aux céréales”, on finit par croire que c’est un animal végétarien. Ben non. Le poulet, c’est une sorte de cochon à plumes : ça bouffe absolument tout, même ses congénères. Donc on ramasse les cadavres et on les congèle. Quand le congélateur est plein, on appelle l’équarrisseur qui vient le vider. Et ça permet aussi, s’il y a une surmortalité louche, de pouvoir faire analyser les cadavres afin de pouvoir identifier la source du problème. Il y a un taux de mortalité considéré comme parfaitement normal (j’ai oublié les chiffres exacts, il me semble que ça tourne autour des 2%, peut-être qu’un éleveur pourra nous le préciser ici). Quand on passe au-dessus, on fait des analyses. Les questions de sécurité alimentaire ne sont absolument pas prises à la légère en France. Je ne ferais pas le même pari concernant le poulet qu’on importe par exemple du Brésil.

En outre, pour en finir avec la question de la mortalité, cette race là – dont j’ai oublié le nom, je les appelle les poulets à gros cul – est très fragile du cœur. Ce sont des gros poulets (j’en ai moi-même élevés qui pesaient jusqu’à 5kg vidés / plumés et je vous jure que je n’exagère pas). J’en avais gardé un pour faire office de coq, Maurice, ben même dans des super-conditions d’élevage pas du tout intensif, avec accès extérieur, alimentation variée et tout ce qui va bien, son cœur a lâché alors qu’il n’avait pas deux ans.

Enfin, le truc qui m’a le plus marquée dans ce type d’élevages, c’est de constater à quel point des images peuvent être trompeuses.
Le poulet n’est pas l’animal le plus intelligent de la planète. Vous leur donnez de l’espace, ben ces cons de volatiles s’entassent quand même tous du même côté. J’avais vraiment été surprise de constater la différence de densité entre un côté du bâtiment et l’autre. D’un côté, je galérais à faire un pas tellement les poulets étaient les uns sur les autres. Dans le dernier tiers du bâtiment, il n’y avait quasiment aucune bestiole alors que rien ne les empêchait d’y aller. Alors forcément, selon le côté où on filme ou photographie, on n’a pas du tout le même rendu.

On voit sur ses photos que ces poulets sont en bonne santé. Crêtes bien rouges, bêtes pas déplumées : vraiment pas de quoi hurler.
Est-ce que c’est ce qu’il y a de mieux pour les animaux ? Non. Est-ce qu’on peut nourrir 8 milliards d’humains sur la base des exigences de ces Parisiens qui chouinent d’un rien ? Non plus.

Si vous ne voulez plus de ces poulets-là, achetez des poulets fermiers ou Label Rouge (le cahier des charges Label Rouge est plus contraignant que celui du Bio sur plusieurs points). Attention scoop : ça n’est pas le même prix. Si vous voulez que les plus pauvres ne soient plus nourris que de poulets brésiliens importés qui apprécieraient en comparaison les élevages français : continuez à taper sur nos éleveurs sans rien comprendre par ailleurs à ce que vous voyez. Continuez à entrer avec vos pompes dégueulasses dans leurs élevages, pour qu’ils perdent toute leur production déjà bien mal payée, ils finiront par se pendre. Mais ne vous étonnez pas ensuite qu’on vous en tienne pour responsable.

LE RETOUR DE LA MOISSONNEUSE DE LA NUIT

Hier soir, à la tombée de la nuit, je suis comme d’habitude allée fermer le poulailler. C’est là que je l’ai entendue. Aucun doute possible, comme chaque année, elle est revenue et on va l’entendre jour et nuit pendant une quinzaine : LA MOISSONNEUSE-BATTEUSE !

Mais pourquoi diantre, se demandent certains, agacés, cet engin de l’enfer tourne-t-il même la nuit ? Les agriculteurs seraient-ils des sadiques prenant plaisir à saboter le sommeil des gens ? Prendraient-ils un malin plaisir à enquiquiner les voisins ? Faut-il appeler la gendarmerie pour dénoncer ce tapage ?

Vous allez peut-être être déçus d’apprendre que les agriculteurs préféreraient dormir, comme tout le monde. Seulement, voilà : dans les régions qui ne sont pas spécifiquement céréalières, aucun agriculteur ne possède sa propre moissonneuse-batteuse. Ces engins-là coûtent une fortune, or, on ne s’en sert qu’une seule fois par an. On fait donc appel à des entreprises spécialisées qui, elles, en possèdent et en louent. La location coûte elle-même assez cher car l’entreprise doit rentabiliser son achat. Donc quand on la loue, on la fait tourner sans pause, afin de terminer le travail le plus vite possible.

L’argent n’est pas la seule contrainte. Quand le blé est mûr, il faut le moissonner très vite, sinon, les grains tombent au sol et on perd la récolte. Mais forcément, dans une même zone géographique, il est mûr chez tout le monde en même temps, donc tout le monde réserve la moissonneuse-batteuse dans la même quinzaine. Si l’un immobilise l’engin pendant trop longtemps en ne tournant que quatre heures par jour, l’autre n’aura la moissonneuse que quand les grains auront nourri les oiseaux. Il faut donc que tout le monde aille le plus vite possible pour ne pénaliser personne. Il n’est d’ailleurs pas du tout rare que les agriculteurs s’entraident pour gagner encore plus de temps, au bénéfice de tout le monde.

Enfin, la météo est une énorme contrainte. Le prix du blé varie en fonction de plusieurs facteurs, dont le taux d’humidité qu’il contient. En effet, un blé stocké trop humide risque de fermenter ou de pourrir, et dans les deux cas, il est bon pour la poubelle. Et il en va de même pour la paille. Si les éleveurs font pousser du blé, c’est certes pour avoir une céréale de revente qui arrondira les fins de mois, mais c’est surtout pour être autonome en paille. Or, il est impératif que la paille soit stockée bien sèche. Si elle est mise en botte quand elle est humide, elle va fermenter et la température peut tellement monter au cœur des bottes que l’ensemble finira par s’enflammer. Ça arrive très souvent avec le foin, mais ça peut aussi advenir avec une paille humide. Chaque année, des étables partent en fumée à cause de ça. Si la paille ne fermente pas, elle peut moisir. La paille prendra alors un aspect cartonné et sera très difficile à utiliser pour le couchage des bêtes. Pire encore, on a beau expliquer aux vaches que le foin est quand même meilleur, elles ne pourront pas s’empêcher de grignoter de la paille. Et une paille pleine de moisissures n’est pas bien saine pour elles. Alors quand le blé est mûr et qu’il n’a pas plu, il est vraiment impératif de le moissonner le plus vite possible. Et le meilleur moyen d’aller très vite, c’est de travailler jour et nuit.

Alors oui, c’est vrai, la moissonneuse-batteuse fait du bruit. Je sais que dans les deux semaines qui viennent, il ne sera pas possible de dormir la fenêtre ouverte. Je sais aussi que quand la machine interviendra dans le champ juste derrière chez moi, je l’entendrai même en fermant la fenêtre. Mais j’ai une parade : il y a toujours des bouchons d’oreilles dans ma table de chevet. Je ne maudirai pas mon voisin. Si je pouvais, j’irais l’aider pour que ça dure moins longtemps, mais je n’ai pas les capacités techniques pour ça. J’éviterai juste, comme chaque année, de faire comme d’autres : je ne lui ferai pas perdre encore plus de temps en faisant venir la gendarmerie – qui a par ailleurs sans doute autre chose à faire. Par contre, j’irai voir le spectacle toujours fascinant du ballet de tracteurs, et la grande précision avec laquelle chacun positionne sa machine pour ne rien gaspiller. Quand on comprend la grande technicité que requiert ce travail, ça ne fait pas moins de bruit, mais ça rend la chose bien plus intéressante qu’agaçante.

« ON N’EST PAS DANS LA MERDE ! »

C’est la réaction première des riverains urbains à l’annonce de l’implantation d’un élevage à proximité. Oh, pas collé à la piscine ni au bout du jardin à la française, bien sûr ! Il existe des normes sanitaires à respecter. Ainsi, un élevage ne peut pas s’implanter à moins de 2oo mètres des habitations.

« Mais rendez-vous compte ! Les nuisances ! Les mouches ! Les déjections ! »

Bouses, boulettes, crottins provoquent la répulsion, alors qu’il faut y voir de l’or en barre… euh… en paquet.

Comment ça ?

Il est une loi immuable, celle de Lavoisier : rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.
Ce qui entre doit bien ressortir.
Tout ?

Non. Une certaine quantité des aliments ingérés par les ruminants va servir pour ses besoins physiologiques (croissance, pour se mouvoir, respirer, se reproduire, faire du lait, et pour les chèvres… faire des bêtises !). L’autre partie sera déféquée. Et plus l’animal est gros, plus le cadeau est gros. Une crotte de lapin laisse moins sous la chaussure qu’une bouse de vache.

Mes 60 biquettes produisent sur une année l’équivalent de 10 tonnes de boulettes. Qui, ajoutées aux 5 tonnes de paille, font 15 tonnes de fumier.

Mes donzelles arpentant les parcours, une bonne partie des boulettes roulent sur les sentiers, semant graines en tout genre. D’ailleurs, c’est bien pratique, car lorsqu’elles décident de jouer les filles de l’air et d’aller voir si la végétation est plus verte de l’autre côté de la clôture, je les retrouve en suivant les billes fraîches qu’elles ont semées comme le petit Poucet.

Mais lorsqu’elles sont dans la chèvrerie ? Eh bien ! elles se soulagent sur l’aire paillée…
ou sur le quai de traite…
ou sur le contrôleur laitier.

Bref, il faut sortir le fumier.

Certains éleveurs ont un tracteur ou une pelleteuse, et sortent le fumier une à deux fois par an. Nous, c’est pelle et brouette, parce que nous n’avons pas de GODZILLA. Et, pour avoir défumé en fin de saison lorsque nous venions de nous installer et y avoir laissé une pioche, le dos et ma jeunesse, nous avons décidé de sortir le fumier de façon quotidienne.

Pendant qu’elles prennent leur petit-déjeuner, zou ! un coup de balai de cantonnier et 5 brouettes et un paillage plus tard, les voilà au propre !

L’avantage de cette méthode, c’est que, premièrement, la corvée dure une demi-heure, mais ne constitue pas un chantier d’une journée. Deuxièmement, il y a moins de mouches, car elles n’ont plus de nid chaud et humide pour pondre ! Et qui dit moins de mouches, dit plus de confort pour les bêtes, pour l’éleveur… et pour les riverains !

Bon… le zéro mouche… ne rêvons pas ! Mais nous pouvons sortir le casse-dalle de 10 heures sans être importunés.

Et le tas de fumier ? Mis à part le fait que les poules se font une joie de le gratter, il fait le bonheur des maraîchers et arboriculteurs voisins… quand il nous en reste ! Car nous en utilisons une grande partie pour nos propres parcours.

En effet à force d’huile de coude et de fumier, quelques débroussailleuses cassées plus tard, là où il n’y avait que bruyère envahissante, fleurissent fleurs et poussent les graminées !
Toute ces nouvelles espèces attirent insectes et papillons, qui attirent oiseaux et rongeurs et reptiles, qui attirent rapaces, renards et blaireaux.

Alors, oui, la merde de ruminants est vecteur de biodiversité. Et à chaque fois que je pousse ma brouette fumante, je pense aux fleurs qui fleuriront après les pluies du printemps.

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