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VU DANS LA PRESSE – 2

WEB-AGRI -> « Recherche animale par fistulation : le groupe Avril et l’Inra répondent aux accusations de l’association L214 », par Arnaud Carpon avec AFP

Dans une nouvelle vidéo, l’association abolitionniste L214 dénonce la pose de hublots sur l’estomac de vaches dans un centre de recherche sarthois du groupe Avril. Le groupe, mais aussi l’Inra, qui utilise ce procédé, justifie son usage pour la recherche animale.

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LE POIDS DES SABOTS, LE CHOC DES PHOTOS

Il est fort probable qu’un jour prochain, une quelconque association animaliste qui aime les images choc sans recul découvrira la cage de contention et en fera des vidéos qui feront hurler des milliers de gens aussi bien intentionnés que mal informés.

Prenons donc les devants : voici une cage de contention avec une pauvre pauvre vache qu’on ne fait rien qu’à maltraiter, voyez plutôt.

photo San’Élevage – www.sanelevage.fr

Évidemment, les vaches n’apprécient pas particulièrement ces engins et il faut souvent ruser pour les y faire entrer. La ruse est d’ailleurs assez basique, en général, elle consiste en une simple friandise. Les éleveurs ont de la chance : les bovins sont des animaux gourmands. Mais pourquoi diantre mettre cette pauvre bête dans pareille position ? C’est fort simple : pour pratiquer une pédicure, quoi qu’en élevage on appelle ça un parage. Les bovins sont des ongulés, c’est à dire qu’ils marchent sur leurs ongles qu’on nomme plus communément par le mot sabot. Contrairement aux chevaux chez qui le sabot est en une seule pièce, le sabot de la vache est fendu. Et contrairement aux chevaux, les vaches ont beaucoup moins l’habitude qu’on leur tripote les pieds, si bien qu’elles se laissent beaucoup moins bien manipuler, or, il arrive qu’elles aient besoin de soins. Et c’est précisément pour ces cas là qu’on utilise une cage de contention avec une poulie qui permet de lui lever les pattes – l’une après l’autre évidemment. Ainsi, on peut procéder aux soins sans qu’elles se sauvent et sans qu’elles mettent leur pied dans le visage ou le thorax du soigneur.

Les problèmes de pied peuvent être de différentes nature et nécessiter plusieurs types d’interventions. Il peut s’agir d’un sabot cassé, d’un abcès, de dermatite, de panaris, de phlegmon … La liste des problèmes potentiels est longue et souvent, les soins nécessiteront une intervention humaine. Certaines vaches ont aussi les ongles qui poussent sans jamais s’user, et ça fini toujours par leur poser des problèmes pour marcher, alors on les immobilise pour tailler les sabots. C’est très impressionnant à voir, d’autant qu’on peut utiliser une disqueuse pour tailler le sabot, mais ça ne leur fait pas plus mal que pour nous quand on se coupe les ongles. Il peut aussi arriver qu’on leur pose des semelles provisoires le temps qu’une blessure cicatrise, qu’on leur mette un bandage ou qu’on se contente d’un bon nettoyage et d’une désinfection, mais dans tous les cas, il faut absolument immobiliser l’animal pour intervenir, y compris d’ailleurs pour sa propre sécurité : certains des outils permettant de les soigner sont coupants et mieux vaut que la vache reste immobile.

À première vue, ces cages semblent peu engageantes, pourtant, elles sont fabriquées en tenant compte d’un certain nombre d’éléments pour réduire au maximum le stress de l’animal. Vous ne trouverez par exemple pas de cage de contention aux parois pleines. En effet, la vache sera beaucoup moins stressée si elle peut voir ses congénères autour d’elle alors qu’un environnement complètement clos active le réflexe de fuite. On installe donc généralement ce dispositif non loin du troupeau. Je ne jurerai pas que les bêtes y passent le meilleur moment de leur vie, mais ça n’est pas non plus traumatisant au point qu’il deviendrait impossible de les y faire retourner ultérieurement.

Il arrive que ces cages soient utilisées pour d’autres types de soins, mais dans la majorité des cas, il s’agit vraiment de l’équivalent bovin du fauteuil d’un pédicure pour les humains.

Si l’on prend cette même image sans explication, si en plus il s’agit d’une vidéo avec une vache qui proteste – et certaines vaches savent protester fort bruyamment, ce qui ne veut pas dire qu’elles soient en souffrance – allez savoir quelles conclusions on peut en tirer sans connaître ce dispositif. Mais le jour où cela adviendra, vous saurez qu’il s’agit juste d’une séance de pédicure, et vous pourrez même vous en réjouir : un élevage où l’on prend soin des pieds des vaches est un élevage vigilant quand au bien-être des bêtes.

APRÈS LA BLONDE D’AQUITAINE…

Parce que je le veau bien !

… la fausse blonde de Bretagne !

L’ÉTRANGE CAS D’IRIS LA BLANCHE

Iris est une Prim’Holstein presque toute blanche. Sans cette particularité, elle passerait presque inaperçue dans le troupeau : ni dominante, ni meneuse, elle ne figure pas non plus dans la liste des traînardes. Lors de la traite comme pour sortir de la pâture, elle passe toujours parmi les premières sans être en tête. C’est une vache à la fois calme et volontaire, et une excellente laitière. Alors qu’elle est régulièrement l’employée du mois, elle n’est pas longue à traire. Elle n’a jamais été malade, je ne l’ai jamais vue sujette aux boiteries, bref : on pourrait ne lui prêter qu’une attention moyenne tant elle est discrète.

Pourtant, Iris est un cas très particulier, si particulier que je n’ai pas réussi à trouver la moindre explication scientifiquement tenable de cette particularité. C’est qu’Iris ne retient aucune insémination artificielle, alors qu’une journée avec le taureau suffit pour que neuf mois plus tard vienne un petit veau.

C’est qu’Iris a grandi dans la même case collective qu’Ivanhoé, l’ancien taureau de la ferme. Ils avaient le même âge à quelques jours prêts, aussi ont-ils passés plusieurs mois ensemble. Elle n’était alors qu’une génisse, et Ivanhoé était théoriquement loin de l’âge requis pour être un taureau sexuellement actif et fécond. Seulement voilà : personne n’avait expliqué la théorie à Ivanhoé. Iris avait déjà ses chaleurs, mais les femelles sont, toujours en théorie, plus précoces que les mâles. Elle était encore trop jeune pour être inséminée, mais ça non plus, personne ne l’avait expliqué à Ivanhoé, si bien qu’Iris s’est retrouvée gestante bien plus tôt que ne l’avait prévu l’éleveur. Ça n’a pour autant pas engendré de problème particulier. Iris est une grande vache, une des plus grandes du troupeau, preuve que cette grossesse n’a nullement ralenti sa croissance. Le veau est né en bonne santé après un vêlage sans difficulté. Comme je l’ai dit, depuis Iris n’a elle-même jamais eu le moindre souci de santé. Mais depuis, aucune tentative d’insémination artificielle n’a fonctionné. Pour qu’Iris ait un veau, il n’y a qu’une seule solution : la faire monter dans la bétaillère et la mener au taureau. Dans l’absolu, ça n’est pas particulièrement gênant : après tout, le taureau est là pour pallier les éventuels échecs d’insémination artificielle. C’est juste un peu embêtant car ça empêche toute sélection génétique – principale raison du recours habituel à l’inséminateur.

Je ne connais aucun autre cas semblable.

Depuis, Ivanohé a été remplacé par Arthur, qui ne s’appelle pas vraiment Arthur, mais je trouve que ce nom lui convient bien mieux. Son successeur, Maestro, grandit actuellement parmi d’autres génisses du même âge que lui. Mais Maestro est sous surveillance. Comme il n’écoute rien quand on tente de lui expliquer la théorie, il ne sera pas laissé avec les jeunes génisses quand elles commenceront à avoir leurs chaleurs !

POURQUOI SÉPARE-T-ON LES VEAUX DE LEUR MÈRE ?

 

« Pourquoi sépare-t-on les veaux de leur mère ? », telle est la question qu’on nous pose le plus souvent concernant les élevages laitiers. Enfin… En réalité, on nous assène plutôt des affirmations anthropomorphiques concernant la séparation des veaux de leur mère, mais il y a aussi des gens pleins de bonne foi qui ne demandent qu’à comprendre, nous allons donc le leur expliquer ici.

Il faut avant tout faire la part des choses : tous les veaux ne sont pas séparés de leur mère à la naissance. Cet acte concerne essentiellement les veaux de races laitières, les veaux de races dites allaitantes, c’est-à-dire à viande, restent un certain temps – variable selon les élevages – sous la mère. Il en va autrement dans les élevages laitiers. Là, en effet, on retire les veaux relativement vite, mais le délai exact diffère d’un élevage à un autre, selon tout un tas de critères qui vont des conditions de vêlage aux infrastructures en passant par la sensibilité particulière de l’éleveur. Certains le feront dans l’heure, d’autres dans la journée. Dans tous les cas, on laisse toujours le temps à la vache de lécher son veau. Comme tous les mammifères, le petit veau tout juste sorti du ventre de sa mère est tout mouillé et même très gluant, si bien que, très vite, la vache le lèche pour le sécher, et c’est très important pour qu’il n’attrape pas froid. Certaines vaches, pourtant, ont si peu d’instinct maternel qu’elles ne le font pas, et quand ça arrive, c’est l’éleveur qui doit le sécher : il frotte alors le veau avec de la paille. D’autres saupoudrent du son de blé sur le veau pour inciter la vache à le lécher. Ça ne fonctionne pas à tous les coups, alors il faut en revenir au bouchon de paille. En fait, contrairement aux vaches allaitantes, les vaches laitières ont un instinct maternel généralement peu développé pour une raison fort simple : la sélection génétique.

Voilà dix mille ans que nous élevons des vaches. Pendant dix mille ans, nous avons procédé à une sélection des individus afin d’effectuer des croisements qui avantagent ce qui nous intéresse le plus. Pour les vaches à viande, nous avons privilégié le développement musculaire afin d’obtenir plus de steaks, pour les vaches à lait, nous avons choisi les plus belles mamelles afin d’obtenir plus de lait. Ainsi, de nos jours, les allaitantes – Limousines ou Charolaises, par exemple – produisent juste ce qu’il faut de lait pour leurs veaux alors que les laitières – Normandes ou Prim’Holstein – peuvent produire trente litres de lait par jour alors qu’un veau d’une semaine n’a besoin que de quatre à cinq litres pour se nourrir. En effectuant une sélection génétique, nous avons aussi privilégié certains comportements, exactement comme nous l’avons fait par ailleurs avec les chiens. Le Border Collie est un excellent chien de troupeau parce qu’au fil des siècles nous avons favorisé la reproduction des individus qui montraient les meilleurs dispositions pour l’aide au déplacement des troupeaux. La Prim’Holstein n’a pas un instinct maternel très développé car nous avons privilégié les individus qui n’essayaient pas de nous encorner quand on s’approchait de leurs petits.

Grâce à ces dix mille ans de sélection, nous pouvons aujourd’hui retirer un veau à sa mère sans nous faire encorner, et même sans qu’elle hurle pendant des jours. Il arrive qu’une vache appelle son veau. La plupart du temps, ça ne dure que quelques heures. Il arrive aussi qu’un veau appelle sa mère. Ça s’arrête toujours au moment où on lui apporte un seau ou un biberon de lait. Et en général, une fois qu’il a mangé, comme tous les bébés, il dort. Vous avez sans doute vu de ces vidéos où des vaches poussent des hurlements : dans l’immense majorité des cas, et n’importe quel éleveur pourra vous le confirmer, il s’agit de vaches en chaleur : elles n’appellent pas leur veau mais le taureau.

« Pourquoi ne laisse-t-on pas les veaux téter ? », me demanderez-vous. C’est une excellente question à laquelle il y a plusieurs réponses qui s’ajoutent. J’ai déjà partiellement répondu à cela plus haut : d’abord parce que le but d’un élevage laitier est de produire du lait, qu’il faut donc traire les vaches et qu’il est techniquement impossible de faire entrer une vache avec son veau dans une salle de traite. Quant à les séparer avant, à supposer que ça soit réalisable, ça prendrait un temps fou pour un bénéfice nul. Ensuite, parce que la vache va produire quoi qu’il arrive beaucoup plus de lait que le veau n’en boira, et si on ne la trait pas, ses mamelles pleines vont finir par lui faire très mal. Il y a encore d’autres raisons plus techniques.

Deux à trois mois avant de vêler, une vache laitière est tarie afin que toutes ses ressources soient consacrées au veau. Elle est en quelque sorte mise en congé maternité. La phase de tarissement permet également de préparer et de reposer la mamelle pour le prochain cycle de lactation. C’est une période délicate, car c’est lors du tarissement qu’une vache présente le plus de risque de développer une infection de la mamelle : une mammite. On peut procéder de différentes manières pour l’éviter. La plus courante consiste en une injection intra-mammaire préventive d’antibiotique. Non, ça ne fait pas mal à la vache. On utilise aussi souvent un obturateur de trayons pour empêcher les bactéries d’y entrer. Pour le dire plus clairement, on met un bouchon de kératine dans les trayons, et on l’ôte avant la première traite. Et ça non plus, ça n’a rien de douloureux pour la vache.

Le troupeau des taries est séparé des autres vaches. Certains éleveurs les gardent en bâtiment, d’autres leur réservent une pâture rien que pour elles. Quand une vache vêle, s’il y a un bouchon, le veau ne peut pas téter. Mais il peut y avoir bien plus grave. Si la mère appartient à l’ample catégorie des vaches peu maternelles, le veau risque d’aller en téter une autre, qui n’a pas de lait, mais qui a des antibiotiques dans la mamelle. Et un veau qui n’a pas encore eu de colostrum – donc ce dont il a besoin pour développer son système immunitaire – qui avale des antibiotiques est condamné : les antibiotiques risquent de lui détruire l’intestin, il aura la diarrhée, et la diarrhée est la première cause de mortalité chez les veaux.

Enfin, il y a encore deux raisons de séparer le veau de sa mère. La première, c’est que ça permet de désinfecter le cordon ombilical, la seconde, c’est que ça évite – car ça arrive relativement régulièrement – que la vache ne tête le cordon ombilical … et vide le veau de son sang. Oui, je sais, c’est dégoûtant, mais ça arrive.

Comme vous le voyez, si on sépare le veau de la vache, ça n’est pas parce que les élevages laitiers sont peuplés d’humains sadiques. Ça n’est pas non plus comparable au fait d’arracher un nourrisson humain des bras de sa mère, l’humain n’étant pas issu de dix mille ans de sélection génétique. En outre, il faut très peu de temps à un veau pour s’habituer à sa mère de substitution : l’éleveur, l’éleveuse ou le salarié qui a la responsabilité des soins à apporter aux veaux. D’autant que la majorité des humains réagit systématiquement de la même façon devant n’importe quel bébé de n’importe quelle espèce : on le trouve mignon, on veut lui faire des câlins – et on ne s’en prive pas – et notre propre instinct de protection s’exprime pleinement. Et le spectacle des éleveurs costauds et aguerris tout attendris devant les veaux est toujours particulièrement croquignolesque, mais ne le répétez pas trop : la plupart d’entre-eux essaie de faire croire qu’ils sont des durs et n’admettront pas en public qu’ils passent des plombes à leur faire des gouzi-gouzis.

BIJOUX ET MAQUILLAGES, LA COQUETTERIE BOVINE

Peut-être qu’en vous promenant le long des pâtures, vous avez constaté que certaines vaches portent un bracelet fluo tandis que d’autres arborent un trait de maquillage rouge au niveau de la mamelle ou des pattes. Vestige de leur visite à un festival ? Coquetterie ? Volonté esthétique des éleveurs ?

Bien évidemment, rien de tout ça, mais ces marquages provisoires sont d’une importance fondamentale : c’est ainsi qu’un éleveur communique une information essentielle à son ou ses salariés, à moins qu’il ne les utilise comme aide-mémoire pour lui-même. Chaque élevage utilise son propre code couleur. Il n’y a aucune sorte de norme légale, ça n’a même rien d’obligatoire, mais c’est absolument indispensable pour éviter les incidents graves, comme d’envoyer le lait d’une vache sous traitement antibiotique dans la cuve à lait.

Les traits rouges sur la mamelle sont une constante, autant que j’aie pu le constater. On signale ainsi un quartier malade, voire un quartier qui ne fonctionne plus du tout, la plupart du temps parce qu’une mammite l’aura fortement abîmé, définitivement ou provisoirement. Jolie, par exemple, lors de sa précédente lactation, arborait un trait rouge sur le quartier arrière-droit de sa mamelle. Ainsi, je savais d’un seul coup d’œil qu’il ne fallait pas traire ce quartier. Dans ce cas-là, on met un bouchon sur le godet de la griffe qui correspond à ce quartier afin de traire les trois autres sans toucher à celui-là. Pour Jolie, ça n’était que provisoire : depuis qu’elle a eu son dernier veau, tout est rentré dans l’ordre, elle n’a plus de trait rouge et on peut traire les quatre quartiers. Par contre, Janny a un quartier définitivement hors service, elle a donc en permanence ce fameux trait rouge. Il s’agit d’une simple craie grasse adaptée pour cet usage. Et à vrai dire, je n’ai pour ma part plus du tout besoin de voir ce trait rouge pour reconnaître Janny. Quant au patron, il n’utilisait aucun marquage avant mon arrivée : il connaît parfaitement chacune de ses vaches et n’a nullement besoin de se rappeler à lui-même quelle vache a un quartier dysfonctionnel. Mais il vaut mieux trop de précautions que pas assez, et il continue à marquer Janny.

Les traits rouges sur les pattes signalent une vache sous antibiotique. Comme il est absolument hors de question de commettre la moindre erreur sur ce point, on n’hésite pas à leur maquiller les pattes comme des voitures volées. On sait ainsi d’un seul coup d’œil que le lait de cette vache doit être écarté du reste et jeté. On procédera ainsi pendant toute la durée de traitement et même pendant une semaine après la fin dudit traitement afin d’être absolument certain que la vache aura bien éliminé la moindre molécule d’antibiotique. Pour écarter son lait, c’est fort simple : on crée une dérivation sur la machine à traire et son lait va dans un pot à lait et non dans la cuve. Ensuite, on passe un coup de jet d’eau dans la griffe pour bien la rincer. On ne plaisante pas avec les antibiotiques.

Les bracelets peuvent être utilisés pour signaler plusieurs situations. Là où je travaille, c’est très simple : un bracelet rose signale une vache qui vient de vêler. Elle ne produit donc pas du lait mais du colostrum destiné à son veau. On effectuera donc là aussi une dérivation pour recueillir le précieux colostrum et, après la traite, on le donnera au nouveau-né concerné. Une vache portera ce bracelet pendant une semaine après la date du vêlage.

Les bracelets jaune, eux, désignent les génisses qui n’ont pas encore vêlé. Inutile de les traire : elles ne produisent pas encore de lait. Elles sont là pour apprendre à passer en salle de traite, à patienter dans le parc d’attente, s’habituer aux bruits et à rester calmes entre deux copines. Ce temps-là leur permet également de trouver leur place dans la hiérarchie du troupeau quelques semaines avant le vêlage et ce afin de limiter le stress en les contraignant à faire face à plusieurs changements en même temps. Si, le même jour, elles devaient vêler pour la première fois, rencontrer leur nouveau troupeau et être confrontées au nouvel environnement qu’est la salle de traite, ça ferait vraiment beaucoup pour une seule vache ! Alors le patron procède par étape. Ça n’est pas forcément le cas dans tous les élevages, mais en causant avec des collègues, j’ai découvert à quel point c’est pourtant une étape indispensable : ses vaches, contrairement à d’autres, ne tapent jamais.

Voilà comment on évite les erreurs avec de simples marquages. Néanmoins, les bracelets ont un inconvénient : parfois, ils se détachent. Ce sont de simples velcros, et parfois, d’un coup de patte, d’un coup de langue ou d’une balade dans les broussailles, la vache s’en débarrasse. C’est ce qui m’est arrivée hier. Les cinq premières vaches à traire sont entrées sur le quai et j’ai tout de suite trouvé très bizarre que Flûte soit parmi elles. Flûte est une feignasse à grosse mamelle et trayons courts caractéristiques. Elle passe toujours sur le quai de droite parmi les dernières. Et voilà que ma Flûte était parmi les premières sur le quai de gauche ! Bien sûr, j’ai trouvé ça étrange, mais il arrive qu’une vache change ses habitudes. J’ai procédé comme d’habitude : j’ai nettoyé sa mamelle, et tiré les premiers jets de lait à la main – on procède ainsi afin de vérifier qu’il n’y a pas de mammite. Mais ça n’était pas du lait qui sortait de la mamelle de Flûte ! C’était très jaune, très gras, bref : du colostrum ! Ça n’était pas Flûte, mais je ne suis pas complètement à côté de la plaque : c’était sa fille, Indienne, qui a exactement la même mamelle ! Je n’ai pas retrouvé le bracelet, mais son veau – une jolie petite femelle très sympa – a bien eu son colostrum. Et j’ai été rudement contente que ce détachage de bracelet arrive maintenant que je suis rodée à la traite plutôt que lors de ma première semaine !

LES RISQUES DU METIER

Pour la première fois en un an et demi, hier, j’ai mis un vrai coup de bâton à une vache. Je n’en suis pas fière, mais je n’en ai pas honte non plus : c’était le seul moyen de garder mes bras intacts.

Il faut savoir que dans les élevages laitiers, la grande majorité des accidents se produit dans la salle de traite. Il y a des tas de façons de s’y faire très mal. La glissade est un grand classique. Et les carrelages anti-dérapants ou les bottes à semelle crantée n’empêchent pas tous les vols planés, avec parfois atterrissage de la tête sur un rebord métallique. Il y a aussi les barrières des bouts de quai de traite : elles sont pile à hauteur de crâne, et si une vache y met un grand coup, c’est la fracture assurée. Il y a la manipulation des produits de nettoyage de la machine à traire, un jour un acide, et le lendemain une base de type ammoniac – qui ont brûlé bien des mains et bien des yeux. Il y a encore les ponts basculants, qui sont très lourds et qui ont blessé et même tué plusieurs éleveurs. Avec beaucoup de vigilance et de prudence, nombre de ces accidents peuvent être évités. Mais le plus grand facteur de risque est par nature imprévisible : il s’agit des animaux eux-mêmes.

Il y a les coups mineurs. L’autre jour, j’ai pris un coup de queue de vache dans l’oreille. J’ai eu très mal et mon oreille est restée rouge pendant deux jours. Vu de l’extérieur, c’est rigolo, n’empêche que ça fait mal. Deux jours plus tard, rebelote : splatch ! Un coup de queue dans le plexus, ça m’a coupé le souffle. Les vaches remuent sans arrêt de la queue. Ça n’a l’air de rien, mais le muscle qui permet de la faire bouger est très costaud. Dans l’immense majorité des cas, on prend l’équivalent d’une grosse baffe et ça n’est pas très grave. Mais des éleveurs y ont laissé un œil.

Il y a des accidents beaucoup plus graves. Vous pouvez vous trouver au milieu du troupeau dans un espace clos, comme le parc d’attente, par exemple, pile au moment où un bruit va effrayer les bêtes. Au mieux, vous aurez juste les pieds écrabouillés – mais comme vous êtes sérieux, vous portez des bottes de sécurité et ça limite les risques de fracture – au pire, vous pouvez mourir la cage thoracique écrasée, ou piétiné si par malheur vous chutez. Ça n’a rien d’une fiction, ce genre d’accidents arrive régulièrement.

Enfin, il y a l’accident le plus courant : l’avant-bras brisé par un coup de patte au moment de nettoyer la mamelle ou de traire. Car nos avant-bras ne sont que des brindilles face à un coup de patte de vache. Et c’est ce qui a failli m’arriver hier.

J’ai de la chance : le troupeau avec lequel je travaille est vraiment calme. Dans certains élevages, on est obligé d’utiliser des entraves pour immobiliser les vaches et les empêcher de taper ; là où je bosse, il n’y a même pas d’entrave. Le patron n’aime pas ça, ça fait un peu mal aux vaches et il pense que l’utilisation d’une entrave est un constat d’échec. Il pense qu’il vaut mieux apprendre aux bêtes à rester calmes. Ça prend un peu plus de temps à leur arrivée, et ça en fait gagner beaucoup tout au long de leur vie. Et j’ai tendance à penser qu’il a raison, puisque ses bêtes ne tapent pas. Sauf Lamiss. Dès qu’elle est arrivée dans la salle de traite, elle a tapé. En général, j’emploie toujours la même technique dans ces cas-là : je la laisse se calmer, je m’occupe d’une autre vache, et quand je reviens, elle se laisse faire. Eh bien hier, ça n’a pas marché. Elle a tapé très fort, plusieurs fois, et je me remercie d’avoir d’excellents réflexes. À quelques micro-secondes près, j’étais bonne pour l’hôpital et le plâtre. J’ai laissé Lamiss se calmer. Elle a encore tapé. Je l’ai engueulée très fort. Ça n’y a rien changé. Elle a tapé si fort qu’elle en a complètement explosé la griffe de traite. Il y avait des tuyaux arrachés et des morceaux partout. J’ai tout remonté, j’ai re-tenté le coup, et paf ! Elle a encore mis un gros coup de patte. Alors j’ai fait comme le patron m’avait dit de faire si ça arrivait : je suis allée chercher le bâton, je lui en ai mis un bon coup sur la cuisse en criant « Lamiss, ça suffit ! », et … je l’ai branchée sans qu’elle bouge une oreille.

Je comprends que ça puisse choquer qu’on use parfois de cette sorte de violence. Si une caméra avait été là, on aurait coupé les coups de pattes au montage et je faisais la une des bourreaux d’animaux. Mais Lamiss doit bien peser ses six cents kilos, et comme toutes les vaches, elle a la peau épaisse. Bien sûr, elle sent le coup, la preuve, c’est qu’elle se calme, mais ça n’a rien à voir avec ce que nous ressentons avec le même coup de bâton – en plastique souple. Les vaches ne comprennent pas « s’il-te-plaît ». Elles ne comprennent pas plus les grands discours sur le respect mutuel. Il n’y a qu’à voir avec quelle violence elles se battent parfois entre elles pour le comprendre, et aussi pour se rendre compte que mon coup de bâton n’a pas grand-chose à voir avec les grands coups de têtes qu’elles se mettent dans le ventre. Quand une vache commence à faire ainsi l’andouille, elle est dangereuse pour nous, et il nous faut ré-affirmer notre position hiérarchique. Comme je ne suis pas en mesure de lui expliquer que c’est moi le chef en lui mettant un coup de tête dans le ventre, je procède autrement. Et un seul coup suffit.

Lamiss a un sale caractère. Elle retentera de frapper, je n’en doute pas. Le sachant, je fais très attention avec elle. Mais si elle recommence, alors je devrais encore lui expliquer que ça n’est pas elle qui commande. Sachez par ailleurs qu’une vache qui serait impossible à calmer finirait par être envoyée à l’abattoir. Je doute que Lamiss en arrive là, mais aucun éleveur responsable ne garde une bête dangereuse. Les métiers de l’agriculture sont déjà hautement accidentogènes, il est hors de question de prendre des risques inconsidérés avec des bêtes ingérables.

L’EMPLOYÉE DU MOIS

Ce mois-ci, c’est Fasila qui est l’employée du mois. C’est à dire que c’est elle qui donne le plus de lait. Je le sais parce qu’hier, c’était le contrôle laitier mensuel, un moment très important pour un élevage.

Le contrôle laitier est réalisé en deux fois : une fois à la traite du soir, puis à celle du lendemain matin, ce qui permet de savoir combien une vache produit de lait en vingt-quatre heures. Dans l’idéal, il devrait y avoir douze heures entre chaque traite, mais très peu d’éleveurs fonctionnent ainsi pour des raisons pratiques : si vous voulez faire la traite du soir à 17h30 – comme c’est le cas là où je travaille – et que vous voulez respecter cette tranche de douze heures, alors il faut faire la traite du matin à 5h30. Certes, les éleveurs sont matinaux, mais beaucoup n’ont pas très envie de se lever à cinq heures du matin. Donc la traite du matin est à 7h30, si bien que les vaches donnent plus de lait le matin que le soir, raison pour laquelle on fait deux prélèvements plutôt que d’en multiplier un par deux. Évidemment, chacun est libre de ses horaires, et ça peut beaucoup varier d’une ferme à l’autre, selon les envies et besoins des éleveurs, mais aussi en fonction de la présence ou pas d’un salarié. Dans tous les cas, une fois qu’on a fixé des horaires, on s’y tient : la vache est un animal d’une grande ponctualité, et si vous êtes en retard pour la traite, soyez certain de vous faire meugler aux oreilles.

Pour réaliser le contrôle laitier, on installe des verres doseurs sur chaque poste de traite. Une dérivation prélèvera une petite partie du lait, ainsi, on saura exactement quelle quantité de lait produit chaque vache. Mais ça n’est pas tout ! Sur ce lait, on va encore prélever une petite quantité, quelques centilitres, qu’on mettra dans des petits pots numérotés, et chaque petit pot sera analysé en laboratoire. On saura donc non seulement qui est l’employée du mois, mais aussi dans quel état de santé est la vache, quelle est la qualité du lait qu’elle donne, est-ce qu’il est très gras ou pas, quelle quantité de protéines il contient et on pourra même comparer les résultats d’une génération à l’autre afin d’améliorer la sélection génétique dans l’élevage. Le contrôle laitier mensuel de la vache, c’est un peu comme votre prise de sang annuelle.

Dans certaines fermes, le contrôle laitier est réalisé par un prestataire de service. Dans d’autres, l’éleveur le fait lui-même, essentiellement pour faire une petite économie – le prestataire ne travaille évidemment pas gratuitement – mais il peut aussi arriver que l’éleveur ne s’entende pas avec le prestataire et préfère le congédier. Je ne saurais dire à quelle fréquence ce second cas se produit, mais j’ai déjà travaillé dans une ferme où le contrôleur laitier avait été prié de ne plus venir parce qu’il criait sur les vaches quand ça n’allait pas assez vite à son goût.

Mieux vaut être deux, pour réaliser ce contrôle : l’un fait la traite normalement, l’autre note méticuleusement les quantités de lait dans un tableau en face du nom et/ou du numéro de travail – le numéro qui figure à la fois sur sa boucle d’oreille et sur son passeport – de l’animal. Mon patron considérant qu’une vache n’est pas un numéro, on note son nom. Celui qui prend les notes prépare aussi les gobelets à envoyer à l’analyse. Mais, me direz-vous, si l’éleveur s’auto-contrôle, il peut tricher ! Techniquement, oui, il peut. Mais ça n’aurait aucun sens. La coopérative se fiche pas mal de savoir que c’est Fasila l’employée du mois et Illico la plus mauvaise productrice de lait cette fois-ci : c’est la qualité de l’ensemble du lait qui l’intéresse. Le contrôle est utile pour l’éleveur, pas pour l’acheteur, ça ne sert donc absolument à rien de tricher. Avec ce contrôle, outre la sélection génétique, l’éleveur pourra intervenir, par exemple, sur les rations alimentaires pour améliorer la qualité du lait. Il saura aussi que telle vache produit trop de cellules. Ce qu’on appelle cellule, pour faire simple, ce sont des globules blancs. S’il y en a beaucoup, c’est que la mamelle n’est pas en bonne santé. Ça n’est absolument pas toxique, mais ça empêche de transformer le lait en fromage. Donc le lait est moins bien payé, puisque le prix fixé par les laiteries dépend aussi de la qualité du lait fourni. Et surtout, ça veut dire que la vache a besoin de soins. Si la plupart des mammites donnent des signes visibles sans contrôle laitier, ça n’est pas le cas de ce qu’on nomme les mammites sub-cliniques, d’où l’importance de ce contrôle pour la santé des animaux autant que pour la qualité du lait.

La quantité de lait produite par une vache dépend aussi d’un cycle naturel. Plusieurs mois après le vêlage, elle produit forcément moins. Si une vache produit vraiment peu alors qu’elle ne devrait normalement partir en congé maternité que plusieurs jours ou semaines plus tard, alors elle pourra être tarie plus tôt que prévu. C’est le cas de Illico, ce mois-ci : elle devait partir en congé maternité le dernier jour de ce mois de juillet, mais elle produit tellement peu qu’elle sera aussi bien à se concentrer sur son veau dans la pâture-maternité, elle sera donc tarie ce week-end.

Bien sûr, vous allez me demander combien de lait produit quotidiennement une vache, et évidemment, je vais vous répondre « ça dépend ». Ça dépend de sa race, de son âge, d’où elle en est dans son cycle de lactation et de ce qu’elle mange. Une Prim’Holstein au top de sa forme pourra donner sans problème trente litres de lait par jour, en deux fois, mais un lait relativement maigre, une Jersiaise dans le même état donnera moitié moins, mais vous aurez quasiment du beurre au pis.

Pour ma part, j’aime bien participer au contrôle laitier, parce que c’est le seul jour du mois où je travaille directement avec le patron, c’est donc le seul jour où on peut causer tranquillement des dernières bêtises des vaches. Et c’est aussi le seul jour où le cas échéant on est deux pour apprendre au nouveau-né du jour à boire au seau, et c’est beaucoup plus facile à deux, mais ça, c’est une autre histoire pour un autre jour.

DEDANS – DEHORS : LE DILEMME DES VACHES

Si on laisse le choix aux vaches entre une belle pâture bien grasse et une étable, elles se précipiteront immédiatement dans la belle pâture. Enfin, ça, c’est ce que je croyais. Mais la réalité est plus compliquée.

Les vaches sont gourmandes et un peu fainéantes, il faut bien le dire. Si elles ont le choix entre passer la journée à brouter ou manger ce qu’on leur met à l’auge, beaucoup préféreront manger à l’auge, surtout si la nourriture y est plus appétente : maïs ou herbe ensilée, les vaches aiment beaucoup ce qui a fermenté. Comme dit souvent mon patron : « si on te laisse le choix entre des épinards bouillis ou du chocolat, tu ne prendras pas les épinards ! » Et c’est exactement la même chose pour les bovins, sauf qu’il est rare – mais ça existe, si si ! – qu’on complémente les vaches avec du cacao. Alors quand, après la traite, j’ouvre l’étable pour que les vaches retournent dehors, eh bien la plupart du temps, si elles n’ont pas fini de croûter le maïs, il ne se passe rien. Et c’est bien pire s’il pleut.

Imaginez que vous ayez le choix entre vous coucher dans un bon lit de paille fraîche ou aller dormir dans l’herbe mouillée : choisiriez-vous l’herbe mouillée ? Non, évidemment. Eh bien ça n’est pas différent pour les vaches. Donc, quand on ouvre l’étable sur un rideau de pluie, les bêtes vous regardent en coin, d’un air de dire :

« Non, mais tu rigoles, là ? C’est pas un temps à mettre un troupeau dehors ! »

Et si vous pensez que c’est plus simple l’été, sachez qu’au-delà de 24°C, les vaches sortent de leur température de confort. Et ça ne leur plaît pas. Alors elles préfèrent traîner la patte dans l’étable où il fait souvent plus frais. Et où il y a beaucoup moins de mouches.

En fait, il est bien plus facile de faire aller les vaches de la pâture à l’étable que l’inverse. Dans le premier cas, on ouvre la clôture, et elles se précipitent jusqu’aux cornadis dans l’étable. Dans le second cas, il faut pousser le troupeau dehors.

Mais alors, me direz-vous : les vaches sont mieux dedans, nul besoin de les mettre dehors ! Je ne dirais pas ça. Les vaches préfèrent être dedans par confort et fainéantise. Mais le confort et la fainéantise ne sont pas forcément ce qui fait prendre les meilleures décisions. La plupart des enfants préfèrent les nouilles aux légumes, mais tout le monde sait qu’on ne peut pas les laisser ne manger que des nouilles. Voilà pourquoi on ne leur demande pas leur avis et qu’on pousse le troupeau dehors et qu’on donne des légumes aux enfants, qu’ils le veuillent ou non.

Et puis si les vaches apprécient leurs deux heures d’étable matin et soir, quand vient le printemps et qu’elles retournent dehors pour la première fois après les mois d’hiver à l’abri, elles oublient confort et fainéantise et sont bien contentes de retourner brouter. D’ailleurs, il n’est pas rare durant l’hiver qu’elles montrent leur impatience en ouvrant grand l’étable : elles poussent la porte coulissante avec leur nez, et on comprend alors qu’elles ont vraiment envie de sortir. Ou de nous embêter, allez savoir. Heureusement, la porte coulissante n’est qu’une des deux fermetures, la seconde étant une barrière bloquée par un goupillon, et pour l’instant, aucune n’a encore compris comment enlever ledit goupillon.

Alors bien sûr que la place des vaches est dehors, mais il faut régulièrement le leur rappeler.

PORTRAIT DE VACHE : MELBA

Quand je suis arrivée dans la ferme où je travaille, Melba était encore un tout petit veau, mais elle avait déjà son regard facétieux. Elle est tout de suite devenue ma copine. Et même ma petite préférée. Bien sûr, elle a essayé de grignoter tous mes pantalons. Mais surtout, elle ne perdait jamais une occasion de faire un câlin. C’est, et de loin, le veau le plus gentil et le plus attendrissant que j’ai connu. Comme elle a une robe très particulière, toute mouchetée, et ce regard unique, encore maintenant, je la reconnais de loin dans un groupe, sans la moindre hésitation.

Melba a grandi, elle est passée d’une case individuelle à une case collective, et c’était toujours ma copine, celle qui dressait les oreilles dès que j’entrais dans la nursery, qui se précipitait vers moi et qui réclamait des câlins quand les autres se jetaient sur le foin. Quelques mois plus tard, elle a déménagé dans le bâtiment des génisses, tout à côté de chez moi, et je continuais à aller la voir quotidiennement. Elle avait bien grandi, mais elle était toujours aussi proche des humains. Il faut dire que les autres génisses ne l’aimaient pas beaucoup. C’est la dominée du groupe. Les autres la bousculent souvent, l’empêchent d’accéder au foin tant qu’elles n’ont pas fini leur repas. Mais Melba s’en fichait, de toute façon, elle préférait venir se faire gratter le chignon pendant que les autres croûtaient.

Et puis ce printemps, elle et son groupe ont découvert le monde fabuleux de dehors. C’est toujours un peu sportif, un lâcher de génisses : elles ne connaissent pas encore l’herbe fraîche, ni les clôtures électriques, et il faut être nombreux et vigilants pour qu’elles ne s’égayent pas dans la nature. Comme les vaches sont des animaux trouillards, une simple taupinière peut les terroriser. Mais avec Melba, ça a été vraiment facile. Elle a fait l’andouille quelques minutes, mais elle a été la première du groupe à comprendre que si on baissait le nez, on pouvait manger le truc vert qui recouvre le sol et que c’est vachement bon.

Et depuis qu’elle vit dehors, Melba m’ignore. Elle dresse la tête et les oreilles quand je l’appelle, puis elle retourne à ses activités bovines. Elle ne vient plus me faire de câlin, c’est tout juste si elle m’octroie un regard quand je lui donne de l’enrubanné. Elle est toujours la dominée du groupe, il arrive qu’elle se laisse gratter le menton, mais c’est tout.

C’est vexant. Les vaches sont vraiment des ingrates.

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