IL N’Y A PAS D’ÉLEVEURS PARFAITS

photo de Michaël Grab

En plusieurs années de pratique en tant qu’ouvrière agricole, j’ai eu l’occasion de découvrir de l’intérieur plusieurs élevages, et je n’en ai jamais vu deux identiques. Chaque éleveur est différent et son élevage lui ressemble. Les bâtiments, l’organisation du travail, la race et le caractère des animaux, la propreté, le matériel… Sans exagérer, quand on passe d’une ferme à une autre, il faut presque repartir de zéro à chaque fois tant les pratiques peuvent être éloignées les unes des autres. Petit tour d’horizon des choses vues.

Il y a des troupeaux de quarante, cinquante, soixante ou cent vingt bêtes et bien évidemment, le travail diffère en fonction de ce paramètre. Il y a des élevages où chaque bête a un nom. Dans d’autres, on appelle les vaches par leur numéro de collier – dans les élevages où les vaches ont un collier – et il y a encore les éleveurs qui n’utilisent pas vraiment de nom officiel mais où les vaches ont un surnom en rapport avec une spécificité physique ou un détail de caractère : la grande, la petite, la douce, la grosse, la pénible. Pour les vaches, ça ne change pas grand-chose : elles identifient de toute façon le mot qu’on emploie pour les appeler que ce soit «douze» ou «Jasmine». Et dans tous les cas, les animaux sont reconnus en tant qu’individus, même si c’est plus compliqué dans les gros troupeaux que dans les petits.

Pour faire avancer les bêtes, il y a aussi autant de méthodes que d’éleveurs. Là, on les appelle et elles viennent, tout simplement. Ailleurs, on les pousse avec un bâton. On peut aussi faire avancer les plus volontaires à la voix et pousser les plus réfractaires avec un bâton. Certains ont un assistant canin pour se charger de cette opération. J’ai même vu un élevage où on ne force les bêtes à rien : on attend qu’elles aient envie d’avancer par elles-mêmes. Et parfois, c’est rudement long.

Il y a des fermes extrêmement propres et d’autres qui le sont moins. J’ai vu des salles de traite au carrelage immaculé et où les vaches n’ont pas une trace de boue ou de bouse sur la robe, d’autres où la salle de traite plus vétuste est en béton brut difficile à nettoyer et où les vaches ont de la boue plein les pattes ; la seule règle, c’est que la salle de traite est toujours le lieu le plus propre de l’élevage. A certains endroits, on désinfecte les mamelles à chaque traite avec une insistance digne d’un bloc opératoire, à d’autres on se contente d’un petit lavage rapide. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les vaches les plus nettoyées ne sont pas forcément celles qui ont le moins de mammites. L’hygiène lors de la traite est fondamentale, mais ça n’est pas le seul paramètre.

Même la gestion des pâtures n’est absolument pas normée. Certains préfèrent de très grandes pâtures où les vaches restent une semaine avant de passer à une autre. D’autres ont de toutes petites pâtures où les vaches ne restent qu’une journée avant d’aller brouter la suivante. On voit aussi des élevages où les vaches ne vont pas en pâture mais où l’herbe est fauchée et déposée dans des mangeoires.

Les soins apportés aux bêtes diffèrent également. Tel éleveur pratiquera systématiquement le parage des sabots – la pédicure – tous les ans, tel autre ne le fera que si nécessaire, et d’autres encore ne le feront jamais. Dans tel élevage on soignera un veau malade qu’il soit mâle ou femelle, dans d’autres on soignera rarement les mâles parce que le marché est catastrophique et que le prix de vente du veau ne remboursera jamais les soins vétérinaires. Le commun des mortels non-éleveur n’aime pas entendre parler des réalités économiques, mais ne leur en déplaise c’est un paramètre fondamental. Il y a des élevages où on ne croise quasiment jamais de bêtes malades, ce sont souvent des élevages dans lesquelles on ne garde les vaches que quelques années : toutes espèces confondues, les jeunes êtres sont en moyenne en meilleure santé que les plus anciens. Dans d’autres fermes, les vaches âgées ont toute leur place dans le troupeau, et tant pis si elles coûtent un peu plus cher en frais vétérinaires.

Alors parmi toutes ces pratiques, laquelle est la meilleure ? Aucune. Ou plutôt toutes. La meilleure pratique est celle qui est la plus adaptée à l’éleveur. Dans chaque élevage, on trouvera des choses qui ne nous plairont pas et d’autres qu’on appréciera. L’éleveur le moins délicat avec ses bêtes peut aussi être celui qui passera par ailleurs le plus de temps et d’argent à leur apporter des soins vétérinaires. Cet éleveur qui ne parle pas à ses bêtes et qui a l’air le plus détaché sera peut-être celui qui pleurera la mort d’une vache. Celui-là qui est le plus méticuleux sur l’hygiène sera celui qui observe le moins bien le comportement du troupeau. Celui qui connaît le mieux le comportement du troupeau au point de détecter un souci d’un seul coup d’œil dans l’étable peut aussi être celui qui réagira le moins vite à un souci de santé sur un individu. Certains se remettront quotidiennement en question, d’autres répéteront toute leur vie les mêmes gestes sans jamais rien changer. Certains continueront à apprendre tout au long de leur vie, d’autres penseront que ce qu’ils savent suffit bien.

Aucun éleveur n’est parfait parce qu’aucun être humain ne l’est. Chacun travaille avec sa sensibilité, sa force, ses connaissances, ses préjugés, ses savoir-faire, sa curiosité. Comme dans n’importe quel autre métier, comme dans toutes les situations de la vie. Nous vivons une époque étrange où les exigences sociétales sont telles qu’on leur demande pourtant la perfection. On vous montrera la vidéo d’une vache sale, ou d’un coup de bâton, et on vous enjoindra à hurler contre de telles pratiques. Mais on ne vous fera pas voir le même éleveur qui vient de passer toute une nuit auprès d’une vache malade, angoissé à l’idée de la voir souffrir. L’exigence de perfection est un leurre voire un mensonge. La perfection n’est pas humaine, elle ne l’a jamais été et elle ne le sera jamais. Nous pouvons tous seulement faire de notre mieux avec ce que nous sommes. Nous nous trompons tous, nous commettons tous des erreurs et pourtant nous essayons tous de faire de notre mieux. Dès lors, pourquoi exiger autre chose des éleveurs ?

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MISE AU POINT

  1. Bonjour,
    Et bien voilà enfin, un texte bien écrit et réaliste.
    J aime beaucoup le fin.
    La perfection n’est pas humaine….
    Merci j ai lu avec plaisir votre témoignage, je le partage.
    Bon courage
    Une paysanne du bourbonnais.

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