DES VEAUX ET DES VAUTOURS

Hier, juste avant d’aller bosser, j’ai lu un énième article qui explique que les éleveurs maltraitent les veaux de tout un tas de façons. Je reviendrai plus tard sur le contenu de cet article, pour expliquer – encore – pourquoi ce qui est vu comme de la maltraitance n’en est pas.

En arrivant à la ferme, comme chaque semaine, on a fait un point de situation avec le patron : quelle vache a vêlé, qui doit vêler dans la semaine, qui a fait des bêtises, de quelles natures étaient ces bêtises, où en sont les cultures… Certaines de ces informations me sont indispensables pour faire ma part de boulot, d’autres ne me servent concrètement à rien, mais il me semble impossible de travailler en élevage sans prêter attention à l’ensemble de ce qui le constitue. Techniquement, c’est possible, mais c’est triste. Ce sont des métiers qu’on fait parce qu’on les aime, pas juste pour gagner des sous. Nous avons donc fait le point, et ces jours-ci, il y a eu une triste nouvelle.

Ma copine Melba a vêlé. Le vêlage s’est bien passé et Melba va très bien. Malheureusement, ça n’est pas le cas de son veau, une petite femelle. Normalement, un veau se met rapidement sur ses pattes. C’est une affaire de minutes. Mais ce veau là ne se levait pas. Elle a très vite été transportée au frais, et il a fallu deux personnes pour la nourrir, vu qu’elle ne tenait pas du tout debout. Le lendemain matin, elle était toujours couchée. Le patron n’a pas attendu plus longtemps : il a immédiatement appelé la vétérinaire qui n’a pas traîné et est venue tout de suite. Elle a diagnostiqué un problème intestinal et est intervenue au plus vite : perfusion pour éviter la déshydratation, anti-inflammatoire, antibiotique à large spectre. Mais quelques minutes après l’arrivée de la vétérinaire, le cœur du veau s’est arrêté. La vétérinaire n’a pourtant pas abandonné et a tenté un massage cardiaque. Sans succès. Il était impossible de faire plus ou de faire mieux. Malheureusement, parfois, il n’y a en réalité rien à faire.

Les cyniques ne manqueront pas d’imaginer que tous ces soins n’ont été prodigués que pour des raisons économiques. Dans le monde réel, un éleveur, qui plus est un éleveur qui a quarante ans de métier dans les pattes, sait pertinemment qu’il y a très peu de chances de sauver un nouveau-né qui se porte mal. Comme tous les nouveaux-nés, les veaux de moins de quarante-huit heures sont fragiles. Un éleveur sait également que le coût du traitement sera le même qu’il fonctionne ou pas, et que les tarifs vétérinaires ne sont pas donnés. Non que ça ne le vaille pas, tout le monde doit pouvoir vivre de son boulot. Mais si l’éleveur accepte de payer le vétérinaire avec peu de chances de sauver un veau, ça n’est pas que pour des raisons financières, c’est aussi une question de principe : quand on a la responsabilité d’animaux, ça inclus la responsabilité d’en prendre soin, de s’occuper de leur santé, d’essayer de les sauver, même, parfois – souvent – quand ça peut être un non-sens économique. C’est une question de principe, c’est aussi une question d’honneur.

J’écoutais le patron m’expliquer ce qui s’était passé. Je me disais que son honneur était sauf : il a fait tout ce qu’il pouvait pour sauver le veau de Melba. Mais je ne pouvais pas m’empêcher de penser à cet article lu quelques minutes plus tôt mettant une fois de plus en cause l’honneur des éleveurs. Tous ces gens qui font des « enquêtes », tous ces gens qui vendent des articles sur la base de ces « enquêtes » ne sont jamais là pour voir tout ce qui peut être fait au quotidien pour soigner les bêtes, jusqu’à tenter l’impossible, alors même que cet impossible coûte beaucoup d’argent dans un contexte où les productions agricoles leur sont payées à des tarifs parfaitement ridicules. Le travail bien fait ne paie pas, contrairement aux « enquêtes » partisanes et bâclées.

Si un de ces « enquêteurs » était venu après tout ça, il aurait trouvé un petit cadavre de veau. Il l’aurait photographié. Il en aurait conclu que, dans cet élevage, on tue des veaux, ou qu’on les laisse mourir, et le grand public aurait braillé en chœur à l’ignominie. Il n’y a jamais personne pour photographier une vétérinaire qui tente un massage cardiaque. Il n’y a jamais personne pour filmer l’éleveur qui paie la facture. Tels des vautours, ces « enquêteurs » et les médias qui leur donnent la parole n’aiment que les cadavres. Vous me permettrez d’avoir plus de respect pour ceux qui ont le sens de l’honneur.

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LES CONDITIONS D’ÉLEVAGE DES VEAUX LAITIERS

  1. Alain Herbaut

    Ce que vous dîtes est intéressant et marqué du bon sens. Cependant, je ne suis pas certain que vous preniez vraiment la mesure de ce que recherchent vraiment les anti-spécistes, car ce sont eux dont il s’agit.
    Leur but n’est pas de faire de l’information, alors il est totalement vain d’espérer un traitement objectif d’une situation par leurs équipes. La finalité, c’est la disparition de l’élevage.
    Pour cela on filme des horreurs dans les abattoirs (qui sont souvent loin d’être au-dessus de tout reproche d’ailleurs), pour indigner les gens et les amener à reconsidérer le bien-fondé de manger de la viande, vu les atrocités que cette pratique alimentaire implique. On va dans les écoles (avec la bénédiction des profs) pour expliquer aux enfants que les animaux sont nos égaux, qu’ils ont des droits, à commencer par celui de vivre libre et de ne pas finir mangés. Et l’on présente à cette occasion d’adorables images de poussins, de veaux etc… , propres à faire fondre le coeur de n’importe qui. On fait des happenings devant les boucheries et les charcuteries, et pas toujours de manière pacifique. On intervient dans les médias en soulignant que l’élevage est responsable en grande partie de la déforestation et du réchauffement climatique. Bien sûr ce n’est pas exhaustif.
    C’est très organisé, très étudié et très discipliné. C’est remarquablement professionnel.
    En face, c’est de l’amateurisme total.
    Et notamment, un point que personne ne dit jamais en face aux anti-spécistes, lors de leur passage à la radio ou à la télévision : en admettant que les abattoirs soient supprimés et l’élevage interdit, que vont devenir les millions d’animaux domestiques ? Certains animalistes prônent la liberté totale d’aller et venir des troupeaux qui sont les égaux des humains. Donc, comment vont-ils se nourrir ? J’imagine plusieurs milliers de porcs lâchés dans Paris à la recherche de nourriture ! Sans compter que ne craignant pas l’homme pour le côtoyer , ils peuvent devenir très dangereux. Ils vont se reproduire librement ? Le leur interdire serait un acte spéciste.
    Mais les anti-spécistes, du moins leurs dirigeants, ne sont pas des imbéciles. Ils savent parfaitement que la liberté totale du cheptel domestique est impossible (de surcroit, ils considèrent que ce sont des animaux fabriqués et artificiels et donc qu’ils n’ont pas vraiment leur place sur cette planète). Donc stérilisation à outrance programmée et disparition inéluctable de tout le cheptel domestique à plus ou moins long terme. Mais ça bien sûr, on ne peut pas le dire dans les écoles, parce que ce n’est pas très glamour. On ne peut pas le dire non plus aux gentils zamis des zanimos, parce que le mouvement a besoin de masse pour avancer et donc de recruter le plus possible d’idiots utiles.
    On se gardera aussi bien entendu de préciser que le sort des chiens (que les végans nourrissent à grands coups de croquettes végétariennes), des chats et des chevaux est aussi scellé. Ce serait scier la branche sur laquelle on est assis.
    Pour ma part, je pense que notre conception de l’élevage doit radicalement changer et certaines dérives, comme nourrir des bovidés avec des farines animales ce qui est un scandale ahurissant, ont fait un mal terrible aux éleveurs. Si ce changement n’est pas effectué, le véganisme et surtout l’anti-spécisme vont prospérer de plus en plus. J’ajoute que les griefs reprochés à l’élevage s’agissant des nuisances terribles à l’environnement ne sont pas tous infondés, surtout s’agissant des élevages de masse.
    Voilà. J’ai été un peu long et je vous prie de m’en excuser.
    Bien cordialement,
    Alain Herbaut

    • Tagrawla Ineqqiqi

      Je pense qu’il y a méprise : nous ne cherchons pas à nous adresser aux anti-spécistes, animalistes, peu importe le terme utilisé. Personne ne peut convaincre un croyant de toute façon. Nous nous adressons aux gens trop éloignés du monde rural pour en connaître les réalités mais qui sont de bonne foi et qui voudraient en apprendre plus. Nous essayons de remettre du concret dans le flot d’images volées et sorties de leur contexte et de remettre les éleveurs au centre de ces questions sur lesquelles on les questionne si peu alors qu’ils ont tant à dire.
      Bien évidemment, ça ne nous empêche pas d’avoir un regard critique sur certaines pratiques d’élevage: tout est toujours perfectible. Mais nous avons les pieds dans des bottes, nous voyons la réalité, et nous mesurons le décalage avec un discours qui tend à devenir dominant. Nous n’avons pas la puissance de frappe de ces associations, mais nous essayons de relater la vie des élevages, la vraie, pour quiconque ne se contente pas d’un seul son de cloche.

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