LES Y’A QU’À FAUT QU’ON DES CIRCUITS COURTS


Lorsqu’on évoque les difficultés des éleveurs à vendre leurs bêtes à viande, un cri s’élève de toute part – en tout cas du côté de ceux qui connaissent peu, mal, ou pas du tout l’élevage : « Ils n’ont qu’à vendre leurs bêtes en circuit court », et en général, les crieurs entendent par là « en vente directe ». Je suis au regret de vous le dire brutalement : c’est une grosse bêtise. Mais il ne suffit pas de le dire, il faut aussi l’expliquer.

Tout d’abord, les lieux d’élevage ne sont pas, vous l’aurez remarqué, au cœur des villes, contrairement à l’immense majorité des consommateurs. Un habitant du cœur de Paris ne va pas se rendre en Normandie ou en Bourgogne pour acheter un colis de viande. Et c’est pire encore pour un habitant de Marseille : pour des raisons climatiques évidentes, la Provence n’est pas une région qui produit de la viande de bœuf. Il faut donc qu’il existe des réseaux de distribution dans les villes et dans les régions non productrices. Si tous les éleveurs passaient à la vente directe, ou même aux circuits courts dans le sens le plus large, nombre de zones ne seraient plus du tout approvisionnées.

Ensuite, nombre d’éleveurs sont déjà passés à ces types de distribution. Et pour quelques-uns, qui seront de plus en plus nombreux, c’est l’échec assuré. En effet, puisque les élevages sont sur des zones où le nombre de consommateurs reste limité, le marché du circuit court commence à être saturé. Ceux qui se sont lancés depuis longtemps ont eu le temps de développer leur réseau d’acheteurs, ceux qui arrivent maintenant peinent à le faire, ou n’y arrivent qu’en asséchant un réseau déjà existant. Quand il y a trop d’offres dans des zones où la demande est restreinte, ça ne peut pas fonctionner.

Un autre souci est bien connu par beaucoup d’artisans, surtout à l’approche des fêtes de fin d’année : si les réseaux sociaux pullulent de gens qui appellent à acheter leurs cadeaux chez des artisans, la réalité, c’est que l’immense majorité des consommateurs achètent des bricoles en plastique produites au bout du monde tandis que les artisans peinent souvent à écouler leur production. Il en va de même pour les producteurs de viande : le décalage entre le discours et la réalité est énorme, et parmi ceux qui les incitent à passer à la vente directe, rares sont les clients qui prendront réellement la peine de se rendre dans une ferme quand il est si simple d’acheter de la viande en barquette au supermarché.

Enfin, pour la plupart des éleveurs, passer à la vente directe est absolument impossible pour deux raisons majeures. Tout d’abord, ils n’ont pas le temps. Quand on travaille déjà douze heures par jour trois cents soixante-cinq jours par an, où voulez vous trouver le temps de développer un nouvel atelier ? Parce que la vente directe, ça prend du temps : il faut tenir une boutique, réaliser et faire circuler la publicité susceptible de faire venir des clients, il faut éventuellement se former pour ce nouveau métier, et il n’y a pas de place dans leur emploi du temps pour ça. Ensuite, la réalité économique ne laisse pas forcément de possibilité pour ça non plus. Il faut aménager une boutique, payer l’abattoir, payer un boucher … On ne peut pas juste poser des tréteaux dans la cour de la ferme. Il faut une chambre froide, des vitrines réfrigérées, du matériel pour emballer … Rien de tout cela n’est gratuit, or les taux d’endettement des éleveurs sont souvent élevés. Où trouveraient-ils l’argent pour ces nouveaux investissements à risque ?

Il existe d’autres raisons encore qui rende difficile la vente directe, elles seront traitées dans un autre article.

Bien sûr, si on a près de chez soi un éleveur qui pratique la vente directe, il serait fort dommage de ne pas le soutenir en se fournissant directement chez lui. Mais penser que toute la production peut s’écouler de la sorte est au mieux naïf. Dans tous les cas, les circuits courts ne sont pas et ne seront jamais la solution à tous les problèmes rencontrés par les éleveurs, qu’on parle des prix honteux auxquels des grossistes achètent leurs bêtes – quand ils les achètent – ou des marges abusives des distributeurs. La vente directe est une micro-solution à des problèmes énormes, il est fort dommage qu’un microcosme pense qu’il puisse s’agir d’une panacée.

PLAIDOYER POUR UN VERRE DE LAIT

J’ai mis longtemps à comprendre le désamour somme toute assez récent des Français pour le lait. Il faut dire que si je trais les vaches, je ne consomme néanmoins jamais de lait. Du fromage, de la crème, des yaourts, ou éventuellement du lait comme ingrédient, mais du lait tout seul, jamais. J’adore ça, mais comme pour beaucoup de gens, mon système digestif aime moins que moi.

C’est en retraçant mon histoire avec le lait que j’ai fini par comprendre.

Quand j’étais petite, il y avait encore dans les espaces urbains des enclaves rurales. Quelques petites fermes subsistaient et on voyait encore s’arrêter la camionnette du producteur qui venait proposer à la vente, directement devant la maison, du lait qu’on emportait avec un bidon, du fromage blanc qu’on plaçait dans un saladier, des yaourts et des petits-suisses, des œufs en vrac et du beurre coupé dans la motte. Le lait était cru et il fallait le faire bouillir, si bien qu’aujourd’hui encore, l’odeur du lait chaud me renvoie immédiatement dans la cuisine familiale, grimpée sur une chaise pour veiller à ce que ce lait ne s’échappe pas de la casserole. Et puis un jour, la camionnette a cessé de venir et on s’est mis à le consommer en briques. Plus tard, j’ai cessé d’en boire, et c’est après bien des années que j’ai redécouvert le lait.

Mon actuel voisin étant producteur de lait, j’ai trouvé idiot d’acheter des briques qui feraient des déchets alors que je pouvais simplement aller remplir des bouteilles chez lui. C’est d’ailleurs à force d’aller remplir des bouteilles à l’heure de la traite que j’ai fini par y bosser, mais c’est une autre histoire. Et avec ce lait tout droit sorti du pis des vaches, j’ai fait ce que je faisais d’habitude avec le lait, mais ça n’était pas du tout la même chose : les yaourts étaient gras, le far breton avait une onctuosité incroyable, la béchamel prenait une autre dimension. Je retrouvais l’odeur et le goût du lait qu’on achetait à la camionnette, et je réalisais que tout ce que j’avais appelé « lait » jusqu’alors n’en était qu’une bien fade copie. Et c’est tout le drame.

Ma génération, en tout cas pour les urbains, est la dernière à avoir eu un contact avec le lait ailleurs et autrement qu’au rayon d’un supermarché. Elle est aussi la dernière à savoir ce qu’est vraiment le goût du lait. Il me revient cette anecdote qui m’a été narrée par un éleveur. Lors d’un salon départemental d’agriculture, dans une ville pourtant fort peu éloignée de la campagne, il était en charge d’expliquer la traite à des groupes scolaires de jeunes enfants. Tenant absolument à ce que les enfants voient tout, il les soulevait un à un pour qu’ils puissent regarder l’intérieur de la cuve réfrigérée où on stocke le lait, quand un des enfants lui demanda :
« Mais elles sont où, les briques ? »
Ça ne l’a pas seulement décontenancé, je crois bien que ça l’a traumatisé.

C’est très révélateur du rapport du monde actuel avec les aliments en général. Beaucoup de gens ne savent plus du tout comment on les produit, et ils ne savent même plus quel goût ça a. Et sur ces points, le cas du lait est édifiant. Certains seraient surpris du nombre de gens qui ignorent qu’une vache doit avoir un veau pour faire du lait. Aussi étrange que ça puisse sembler, ça ne tombe plus sous le sens. Quand on ne sait pas comment les choses sont faites, on les fantasme et malheureusement, souvent, on imagine le pire. Quand en plus le résultat, pour le consommateur, est cette flotte qu’on présente sous le nom de « lait », il vient assez logiquement à l’esprit que l’élevage de vaches laitières n’en vaut peut-être pas la peine.

Il suffit souvent de leur faire boire un verre de lait tiède à la sortie du pis pour que les gens réalisent que finalement, le lait est bien un produit intéressant. Mais il est impossible d’emmener chacun prendre un verre de lait à la ferme. La seule autre solution envisageable serait que les industriels fassent un énorme effort sur ce qu’ils proposent sous le nom de « lait ». J’ignore quel est le processus de transformation de la matière première, je sais seulement que le lait est entièrement dégraissé puis re-graissé pour être vendu comme demi-écrémé ou entier – entier est ici clairement un mensonge – afin d’uniformiser le produit final. Le résultat est tellement uniformisé qu’il ne ressemble plus à rien. Et il est normal de ne pas aimer un produit qui ne ressemble à rien.

La plupart des consommateurs n’ayant aucun point de comparaison possible, ils ne pourront pas demander une amélioration des qualités gustatives du lait : seuls les éleveurs peuvent exiger qu’on cesse de dénaturer de la sorte leur production. Et ils seraient les premiers bénéficiaires d’une telle mesure : quiconque redécouvre vraiment le lait se met instantanément à en consommer beaucoup plus.

BIEN DANS LEURS SABOTS

Après quatre ans à traîner mes bottes de ferme en ferme, je pensais avoir globalement fait le tour des façons de procéder possibles, mais l’élevage bovin reste un univers toujours plein de surprises et voilà que j’en découvre un nouveau où on fait l’inverse de ce qui se pratique communément sur bien des points. J’ai apprécié mes différentes expériences, mais celle-ci a une saveur particulière, je ne résiste pas à vous présenter ici toutes les raisons pour lesquelles cet élevage en particulier est vite devenu mon préféré.

C’est une grande ferme parce qu’elle a deux activités : vaches allaitantes – vaches à viande, si vous préférez – et vaches laitières. Mais il n’y a qu’une grosse quarantaine de laitières. Je n’interviens pas du tout sur la partie allaitantes de cet élevage, je ne pourrais donc pas vous en dire grand-chose si ce n’est que les Limousines sont très jolies et les veaux pas du tout sauvages. Presque pas assez, d’ailleurs. L’autre jour, je me suis retrouvée nez à museau avec un taurillon qui baguenaudait hors de sa pâture. Bien sûr, j’ai immédiatement appelé le patron pour lui signaler l’affaire, il m’a répondu :
« Ah oui, je vois lequel. Non, mais c’est normal : il commence à être grand, il en a marre de sa mère, alors de temps en temps il va se promener et ensuite il retourne dans les pattes de sa mère, laisse-le, je verrai ça plus tard. »
Soyons clair : c’est ce que j’appelle une réponse non-conforme. Normalement, ça ne marche pas comme ça. Mais mon job ne consiste pas à décider de ce qui est bien ou pas, c’est de faire ce qu’on me demande. J’ai donc laissé le taurillon tranquille, et, de fait, il est retourné à sa place peu de temps après.

Côté élevage laitier, j’ai pu voir beaucoup plus largement comment ça fonctionne et je suis allée de surprise en surprise. Dans la grande majorité des élevages, les choses sont toujours à peu près organisées de la même façon : quand une vache vêle, on emmène le veau aussi vite que possible dans la nursery et la vache rejoint tout de suite le troupeau des laitières pour passer à la traite. Le veau reçoit son lait dans un seau – il faut donc lui apprendre à baisser la tête – et il est sevré vers deux mois. Il commence à avoir du foin et à être en groupe après avoir été sevré. Entendons-nous bien : je ne porte aucun jugement de valeur sur cette façon de fonctionner, tout s’explique, et rien de tout ça ne relève dans l’absolu de la maltraitance. Mais dans cet élevage-là, on ne fait pas du tout comme ça. D’abord, le veau reste 24 heures avec sa mère. Si le vêlage a été difficile, ce délai sera rallongé : la vache est mise quelques jours au repos et quitte à être au repos, on lui laisse son veau, puis on y va progressivement : la vache ne passera d’abord à la traite que le matin, après quoi elle retourne avec son veau. Ça n’est qu’au bout d’une semaine qu’ils seront séparés pour prendre un rythme normal de deux traites par jour. Dans tous les cas, même quand une vache est séparée de son veau, le veau est placé à un endroit où elle peut tout à fait venir le voir, le renifler, le lécher et l’allaiter pendant une semaine. Ensuite le veau passe dans une case individuelle de la nursery, mais le bâtiment est organisé de telle sorte que les vaches gardent un contact visuel avec les veaux jusqu’à leur sevrage complet qui n’intervient qu’entre quatre et six mois, selon les individus.

On m’avait toujours dit que procéder de la sorte créait des séparations plus difficiles et que les veaux sevrés tardivement avaient du mal à perdre le réflexe de téter, et qu’il est compliqué de leur apprendre à baisser la tête pour boire au seau. Je ne peux que constater que si les choses sont faites correctement, c’est absolument faux. Au début, les vaches restent près de la nursery et donc de leurs veaux, mais très vite, elles s’en désintéressent tout à fait et retournent d’elles-mêmes à leur vie de vache en troupeau. Quant aux veaux sevrés tard, je n’en ai vu aucun téter ses comparses. Certes, ils sont sevrés plus vieux et sont nourris au biberon puis au seau à tétine pendant un mois. Mais une fois ce premier mois écoulé, ils ont déjà accès à du foin. Ceux qui élèvent des veaux élevés sous la mère en pâture le savent : les veaux commencent à brouter bien avant d’être sevrés, effectivement, souvent vers un mois. Le foin a un avantage certain : c’est un aliment sec qui donne soif. On leur donne donc en même temps de l’eau tiède, et ils comprennent vite tout seuls qu’il faut baisser le nez pour boire. Dès lors, il n’y a rien de particulier à leur expliquer quand on leur apporte un seau de lait sans tétine.

En fait tout est d’abord pensé non pour le confort de l’éleveur mais bien pour celui des bêtes. Et par effet rebond, c’est aussi beaucoup plus confortable pour les humains.

Le troupeau est vif sans être effrayé. Les vaches ne montrent aucun signe de stress. Elles sont assez distantes avec les humains sans en avoir peur. Les veaux sont d’une simplicité déconcertante à déplacer. On peut isoler une vache du troupeau avec la même extrême simplicité. La production est bonne et de qualité.

Les bâtiments ne sont pas particulièrement récents, rien n’est robotisé et pourtant, c’est bien là que j’ai rencontré le plus grand confort de travail. L’éleveur, quant à lui, n’a rien d’un illuminé. C’est un agriculteur tout ce qu’il y a de plus conventionnel et qui a simplement organisé les choses en fonction de ce qui lui paraissait le mieux pour tout le monde. Il montre une attention soutenue pour ses bêtes et de tout cet ensemble de petites choses, ce qui en ressort est une impression de douceur. Ça fait plaisir pour les vaches, et ça rend le travail extrêmement agréable.

(crédit photo : FranceAgriTwittos)

PESTICIDES, ERGOT DE SEIGLE ET ANTI-RIDES

Nous allons aujourd’hui nous éloigner un chouïa des pures questions d’élevages pour aborder un sujet à la mode qui fâche : parlons pesticides.

Mettons-nous tout de suite d’accord sur la définition : les mots sont importants.
Pesticide « se dit de produits chimiques destinés à la protection des cultures et des récoltes contre les parasites, champignons, mauvaises herbes, insectes. » Le terme fondamental, ici, c’est « protection ». Les engrais, par exemple, qu’ils soient naturels – comme le fumier, par exemple – ou chimiques ne sont pas des pesticides : ils ne servent pas à protéger les cultures mais à les nourrir. Les pesticides sont de plusieurs natures : insecticides, fongicides, désherbants … Chaque plante cultivée recevra des pesticides différents en fonction des maladies ou insectes pouvant réduire voire détruire sa production. Par exemple, le blé est sensible à une maladie qu’on appelle la rouille. C’est un champignon qui ne détruit pas complètement la plante mais réduit fortement son rendement.

On pourrait ne pas mettre de fongicide, mais dans ce cas, on aura moins de blé. Donc pour ne pas manquer de blé si on ne traite pas, il faudra en semer beaucoup plus, ce qui nécessitera plus de terres – qui ne sont pas extensibles – et plus de travail au tracteur – qui balance des gaz à effet de serre dans l’atmosphère comme tous les véhicules motorisés. Il y a d’autres cas plus embêtants. Prenons celui du seigle, par exemple. Le seigle est l’hôte d’un champignon qu’on appelle l’ergot de seigle, et la plupart des gens n’ont absolument pas envie d’en avaler : il contient de l’acide lysergique, plus connu sous l’acronyme de LSD. Si l’ergot de seigle se contentait de provoquer des hallucinations, ça serait un moindre mal, mais ce vicieux champignon provoque également ce qu’on appelle le feu de Saint Antoine : toutes les extrémités du corps se gangrènent. Les plus chanceux finissent démembrés, les autres meurent (à moins que ça ne soit l’inverse). J’ai regardé des photos des conséquences de ce mal et j’ai décidé unilatéralement que je n’allais pas vous les imposer, c’est vraiment très vilain. C’était un mal très courant au Moyen-Âge, mais il a continué à sévir jusque dans la première partie du XXe siècle. Nous en sommes maintenant débarrassés, d’une part parce qu’on traite le seigle et d’autre part parce qu’on surveille la production de très près et qu’on fait tout pour écarter le seigle ergoté des productions non-traitées.
Je ne vais pas multiplier les exemples plante par plante et maladie par maladie. C’est extrêmement intéressant, mais je ne suis pas certaine que vous avez la journée devant vous pour ça. Vous avez compris le principe des fongicides : ils ne sont pas là pour embêter les riverains mais pour éviter des conséquences regrettables sur les cultures.

Parmi les pesticides, on trouve aussi le très décrié glyphosate. C’est un désherbant. On l’utilise surtout pour cultiver le maïs car le maïs a une faiblesse : il supporte extrêmement mal la concurrence. Dès qu’une autre plante lui fait de l’ombre, il crève ou ralentit notoirement sa croissance, et forcément, c’est embêtant. N’attendez pas de moi que je tranche nettement la question « pour ou contre l’interdiction du glyphosate dans les cultures ». Je ne sais pas, pour plusieurs raisons : d’abord parce que les études sur sa toxicité sont très nombreuses et beaucoup moins claires qu’on nous le rapporte communément. Ensuite parce que j’ai conscience que sans glyphosate, il faut plus de travail mécanique, que ça en passe donc par plus de passages en tracteurs et que le climat n’aime pas qu’on utilise encore plus les tracteurs. Enfin parce que je sais que là où on supprime le glyphosate, on a tendance à vouloir le remplacer par le métam-sodium et qu’en terme de toxicité, le glyphosate est un rigolo en comparaison.

On reproche aux pesticides d’être des toxiques, et c’est tout à fait vrai, c’est même le principe. Quand on est malade, on prend un médicament qui est un toxique pour cette maladie, et il présente toujours des effets secondaires potentiels pour nous. Mais on le prend quand même parce que si on regarde les bénéfices par rapport aux risques, les bénéfices l’emportent. On m’objectera que les effets secondaires des pesticides pour la santé humaine sont plus embêtants que les bénéfices pour les plantes. Je n’en suis pas certaine du tout. Est-ce qu’une famine est plus tolérable que les conséquences supposées des pesticides ?

Ah ! Je vois que vous tiquez sur le terme « supposées ». Le souci, c’est qu’on ne peut que supposer. Est-ce le glyphosate des agriculteurs qui pose des problèmes, ou celui très largement utilisé par la SNCF ou, pendant longtemps, par les particuliers et les collectivités locales ? Les épandeurs des agriculteurs sont soumis à un contrôle technique afin d’être certain qu’ils ne balancent pas n’importe quoi à tous les vents. Est-ce le cas pour les épandeurs utilisés par la SNCF ? Je n’en suis pas du tout certaine. Toutes familles de pesticides confondues, on leur reproche en général d’être cancérogènes, mutagènes et d’être des perturbateurs endocriniens, et c’est sans doute vrai. Ce dont on ne peut pas être certain, c’est que les substances retrouvées dans l’organisme de tel ou tel proviennent bien de l’agriculture car on retrouve nombre de ces substances dans nos maisons. L’UFC-Que Choisir a analysé 171 références de shampoings, crèmes hydratantes, après-rasage, dentifrices et autres cosmétiques : un tiers contient des substances indésirables, dont des perturbateurs endocriniens. 60 Millions de Consommateurs a regardé de près divers produits ménagers couramment utilisés : on y trouve des tas de perturbateurs endocriniens, des substances cancérogènes, mutagènes ou reprotoxiques avérées, présumées ou suspectées. A cela on peut encore ajouter tous les produits qu’exsudent les matériaux qu’on trouve dans la plupart des maisons : colles, vernis, peintures… ainsi que les insecticides sous diverses formes : en spray, en diffuseur électrique, en autocollants posés sur les vitres et même en tortillon. Tout ça n’a rien d’anodin. Et à tous ces produits, il faut encore ajouter bon nombre d’huiles essentielles. En 2018, l’huile essentielle d’estragon a été interdite en Europe à cause de son fort pouvoir mutagène. L’huile essentielle d’arbre à thé, très utilisée dans les préparations domestiques de produits ménagers ainsi que celles de lavande, très courantes, sont des perturbateurs endocriniens. L’huile de Neem, longtemps utilisée en agriculture biologique – et encore utilisées par les jardiniers amateurs – est absolument terrible : non seulement elle agit en perturbateur endocrinien, mais en plus c’est un insecticides redoutable qui ne fait pas de distinction et zigouille aussi les pollinisateurs, abeilles et bourdons compris.

C’est une réalité : qu’on le veuille on non, nous sommes tous en contact avec des substances aux terribles conséquences pour notre santé et celle de la faune et de la flore. L’agriculture porte, c’est indéniable, sa part de responsabilité. Néanmoins, l’agriculture fait actuellement office de bouc émissaire à qui on voudrait faire porter, seule, la responsabilité pour tous les produits qu’on respire ou qu’on ingurgite. L’agriculture nous nourrit et on lui tape dessus. L’industrie cosmétique n’est pas d’une grande utilité vitale, et personne ne lui dit rien. Il serait judicieux que chacun prenne le temps de réfléchir à ce qui est fondamental et à ce qui est futile. Et si personne ici ne remet en cause la nécessité absolue d’effectuer bien des changements dans nos modes de production et de consommation, est-il bien judicieux de commencer par taper sur ce qui est fondamental ?

Crédit photos : FranceAgriTwittos

MISE AU POINT

D’habitude, quand L214 publie une nouvelle vidéo, il est extrêmement facile d’en dégonfler la gravité par une simple analyse des images. Par exemple, faire des gros plans sur des cadavres d’animaux avec une musique qui fait pleurer, c’est très vendeur pour eux, mais dans la réalité, eh bien oui, ça arrive que des animaux meurent et ça n’est pas forcément le signe que l’éleveur n’a pas correctement fait son travail. Tout ce qui est vivant meurt à un moment ou à un autre sans que pour autant la responsabilité de quiconque soit forcément en cause.

J’aimerais pouvoir faire le même travail d’analyse sur leur dernière vidéo, mais sauf à faire preuve d’une mauvaise foi corporatiste, c’est impossible. Cette publication, pour ceux qui ne l’ont pas visionnée, montre des employés d’un élevage d’engraissement terriblement brutaux avec des veaux, des veaux isolés dans des cases sales et minuscules, à même le béton, et des veaux euthanasiés pour la seule raison qu’ils sont trop petits et donc avec une trop faible rentabilité envisageable. Et tout ça est absolument indéfendable.

On peut certes remonter aux causes pour comprendre comment on en arrive à abattre des veaux en bonne santé. Jusqu’en 2015, les producteurs de lait étaient tenus par des quotas de production imposés par l’Europe. Ces quotas permettaient d’éviter la surproduction. Mais depuis le 1er avril 2015, il n’y a plus de quota imposé. Dès lors, nombre de producteurs de lait ont fait le choix d’agrandir leur cheptel pour produire plus, et ça a été le début d’une catastrophe prévisible. La production augmentant dans toute l’Europe, le prix du lait a chuté. Comme on faisait naître plus de veaux, mécaniquement, plus de veaux mâles se sont retrouvés sur le marché de la viande et ont à leur tour impactés le prix de la viande. Les engraisseurs ont alors eu l’embarras du choix et ils ont fait celui de garder les veaux les plus rentables et d’abattre les plus chétifs. Un petit veau ne mange pas forcément moins qu’un plus gros, il coûte donc aussi cher à engraisser tout en rapportant moins à la fin.

On peut comprendre comment nous en sommes arrivés là, mais ça n’excuse pas pour autant tout ce que ça engendre. On peut refuser la mièvrerie habituelle des animalistes sans forcément sombrer dans l’excès inverse qui consisterait à tout accepter au nom de la défense des éleveurs. Il est probable que des veaux dont je me suis occupée se soient retrouvés dans un élevage d’engraissement aussi dégueulasse (je pèse mes mots) que ce que montre la dernière publication de L214, et j’en suis profondément attristée et furieuse.

Certains éleveurs ont fait le choix d’engraisser eux-mêmes leurs mâles dans des conditions respectables et c’est heureux. D’autres, par manque de temps, d’espace ou d’envie vendent leurs mâles à des engraisseurs. Ça n’est pas un mauvais choix dans l’absolu : l’élevage laitier est extrêmement contraignant et il est tout à fait compréhensible qu’ils ne souhaitent pas se rajouter du travail. Mais s’ils acceptent ou justifient que leurs bêtes soient ainsi traitées, s’ils ne sont pas les premiers à monter au créneau pour dénoncer ces traitements abjects réservés aux veaux, ils ne gagneront pas en crédibilité et encore moins en soutien. L’agribashing systématique est stupide, je suis certaine qu’il y a nombre d’engraisseurs respectables,  mais tolérer et/ou justifier l’intolérable revient à tendre le bâton pour se faire battre.

J’ose espérer que les éleveurs concernés par cet élevage d’engraissement abject sauront prendre les mesures qui s’imposent pour que cela cesse. Si ces pratiques ne sont pas fermement et publiquement condamnées par les professionnels, ils s’en font les complices et leurs discours perdront toute crédibilité vis-à-vis du grand public. Quand les choses s’améliorent, il faut le dire ; quand il y a des dérives, il faut les dénoncer.

IL N’Y A PAS D’ÉLEVEURS PARFAITS

photo de Michaël Grab

En plusieurs années de pratique en tant qu’ouvrière agricole, j’ai eu l’occasion de découvrir de l’intérieur plusieurs élevages, et je n’en ai jamais vu deux identiques. Chaque éleveur est différent et son élevage lui ressemble. Les bâtiments, l’organisation du travail, la race et le caractère des animaux, la propreté, le matériel… Sans exagérer, quand on passe d’une ferme à une autre, il faut presque repartir de zéro à chaque fois tant les pratiques peuvent être éloignées les unes des autres. Petit tour d’horizon des choses vues.

Il y a des troupeaux de quarante, cinquante, soixante ou cent vingt bêtes et bien évidemment, le travail diffère en fonction de ce paramètre. Il y a des élevages où chaque bête a un nom. Dans d’autres, on appelle les vaches par leur numéro de collier – dans les élevages où les vaches ont un collier – et il y a encore les éleveurs qui n’utilisent pas vraiment de nom officiel mais où les vaches ont un surnom en rapport avec une spécificité physique ou un détail de caractère : la grande, la petite, la douce, la grosse, la pénible. Pour les vaches, ça ne change pas grand-chose : elles identifient de toute façon le mot qu’on emploie pour les appeler que ce soit «douze» ou «Jasmine». Et dans tous les cas, les animaux sont reconnus en tant qu’individus, même si c’est plus compliqué dans les gros troupeaux que dans les petits.

Pour faire avancer les bêtes, il y a aussi autant de méthodes que d’éleveurs. Là, on les appelle et elles viennent, tout simplement. Ailleurs, on les pousse avec un bâton. On peut aussi faire avancer les plus volontaires à la voix et pousser les plus réfractaires avec un bâton. Certains ont un assistant canin pour se charger de cette opération. J’ai même vu un élevage où on ne force les bêtes à rien : on attend qu’elles aient envie d’avancer par elles-mêmes. Et parfois, c’est rudement long.

Il y a des fermes extrêmement propres et d’autres qui le sont moins. J’ai vu des salles de traite au carrelage immaculé et où les vaches n’ont pas une trace de boue ou de bouse sur la robe, d’autres où la salle de traite plus vétuste est en béton brut difficile à nettoyer et où les vaches ont de la boue plein les pattes ; la seule règle, c’est que la salle de traite est toujours le lieu le plus propre de l’élevage. A certains endroits, on désinfecte les mamelles à chaque traite avec une insistance digne d’un bloc opératoire, à d’autres on se contente d’un petit lavage rapide. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les vaches les plus nettoyées ne sont pas forcément celles qui ont le moins de mammites. L’hygiène lors de la traite est fondamentale, mais ça n’est pas le seul paramètre.

Même la gestion des pâtures n’est absolument pas normée. Certains préfèrent de très grandes pâtures où les vaches restent une semaine avant de passer à une autre. D’autres ont de toutes petites pâtures où les vaches ne restent qu’une journée avant d’aller brouter la suivante. On voit aussi des élevages où les vaches ne vont pas en pâture mais où l’herbe est fauchée et déposée dans des mangeoires.

Les soins apportés aux bêtes diffèrent également. Tel éleveur pratiquera systématiquement le parage des sabots – la pédicure – tous les ans, tel autre ne le fera que si nécessaire, et d’autres encore ne le feront jamais. Dans tel élevage on soignera un veau malade qu’il soit mâle ou femelle, dans d’autres on soignera rarement les mâles parce que le marché est catastrophique et que le prix de vente du veau ne remboursera jamais les soins vétérinaires. Le commun des mortels non-éleveur n’aime pas entendre parler des réalités économiques, mais ne leur en déplaise c’est un paramètre fondamental. Il y a des élevages où on ne croise quasiment jamais de bêtes malades, ce sont souvent des élevages dans lesquelles on ne garde les vaches que quelques années : toutes espèces confondues, les jeunes êtres sont en moyenne en meilleure santé que les plus anciens. Dans d’autres fermes, les vaches âgées ont toute leur place dans le troupeau, et tant pis si elles coûtent un peu plus cher en frais vétérinaires.

Alors parmi toutes ces pratiques, laquelle est la meilleure ? Aucune. Ou plutôt toutes. La meilleure pratique est celle qui est la plus adaptée à l’éleveur. Dans chaque élevage, on trouvera des choses qui ne nous plairont pas et d’autres qu’on appréciera. L’éleveur le moins délicat avec ses bêtes peut aussi être celui qui passera par ailleurs le plus de temps et d’argent à leur apporter des soins vétérinaires. Cet éleveur qui ne parle pas à ses bêtes et qui a l’air le plus détaché sera peut-être celui qui pleurera la mort d’une vache. Celui-là qui est le plus méticuleux sur l’hygiène sera celui qui observe le moins bien le comportement du troupeau. Celui qui connaît le mieux le comportement du troupeau au point de détecter un souci d’un seul coup d’œil dans l’étable peut aussi être celui qui réagira le moins vite à un souci de santé sur un individu. Certains se remettront quotidiennement en question, d’autres répéteront toute leur vie les mêmes gestes sans jamais rien changer. Certains continueront à apprendre tout au long de leur vie, d’autres penseront que ce qu’ils savent suffit bien.

Aucun éleveur n’est parfait parce qu’aucun être humain ne l’est. Chacun travaille avec sa sensibilité, sa force, ses connaissances, ses préjugés, ses savoir-faire, sa curiosité. Comme dans n’importe quel autre métier, comme dans toutes les situations de la vie. Nous vivons une époque étrange où les exigences sociétales sont telles qu’on leur demande pourtant la perfection. On vous montrera la vidéo d’une vache sale, ou d’un coup de bâton, et on vous enjoindra à hurler contre de telles pratiques. Mais on ne vous fera pas voir le même éleveur qui vient de passer toute une nuit auprès d’une vache malade, angoissé à l’idée de la voir souffrir. L’exigence de perfection est un leurre voire un mensonge. La perfection n’est pas humaine, elle ne l’a jamais été et elle ne le sera jamais. Nous pouvons tous seulement faire de notre mieux avec ce que nous sommes. Nous nous trompons tous, nous commettons tous des erreurs et pourtant nous essayons tous de faire de notre mieux. Dès lors, pourquoi exiger autre chose des éleveurs ?

LES CONDITIONS D’ÉLEVAGE DES VEAUX LAITIERS

L’autre soir, avec le patron, on a bien rigolé. On avait tous les deux lu un article qui reprochait pour la 158e fois aux éleveurs laitiers de séparer les veaux de leur mère, et on a essayé d’imaginer comment il faudrait procéder dans cet élevage pour ne plus le faire.

En ce moment, il y a 48 vaches laitières qui passent à la traite deux fois par jour, dont 2 qui ont vêlé ces jours-ci. Avec elles, il y a aussi deux génisses qui n’ont pas encore vêlé de leur premier veau : elles sont là pour s’habituer au troupeau des laitières, à son rythme, à l’étable et à la salle de traite. Ainsi, quand elles vêleront, elles auront l’habitude et la traite ne les stressera pas. Ça fait partie de ces petites choses qui prennent du temps, qui ne rapportent pas d’argent, mais qui sont indispensables à l’amélioration du bien-être des vaches au cours de leur vie. Dans la nursery, il y a actuellement six veaux de moins de deux mois, non sevrés, en cases individuelles, dont une petite femelle née prématurée qui est vraiment minuscule, qui ne tient pas très bien sur ses pattes et qui a besoin de soins particuliers. Enfin, il y a encore onze autres jeunes bêtes sevrées réparties en trois cases collectives, par tranche d’âge.

Imaginons donc qu’on mélange tout ce monde là. Déjà, il faudrait revoir l’ensemble du système de clôture des pâtures : les fils sont bien trop hauts pour qu’ils aient la moindre utilité pour des veaux qui passeraient dessous sans le moindre souci. Ça signifie aussi qu’il y aurait beaucoup plus de travail d’entretien à faire sous les fils. En effet, l’herbe dessous ne cesse pas de pousser parce qu’on le lui demande gentiment, l’herbe qui touche les fils rend l’électrification beaucoup moins efficace, et si la clôture n’est pas assez efficace, on va se retrouver avec des veaux et des vaches partout, y compris sur les routes, ce qui est dangereux tant pour les automobilistes que pour les bêtes. Je n’ai néanmoins entendu aucune des personnes réclamant qu’on cesse de séparer les veaux de leur mère se proposer pour venir passer le rotofil sous les kilomètres de clôture, mais c’est sans doute un simple oubli de leur part.

Ensuite, il sera impossible de sevrer les veaux. Il sera donc difficile de faire une transition progressive dans l’alimentation. C’est un moindre mal, dans l’absolu, on peut faire avec. Mais ça fera moins de lait dans la cuve, or le lait est déjà très mal payé, et rien ne viendrait compenser cette perte. Je rappelle à toute fin utile qu’une vache laitière produit beaucoup plus de lait qu’un veau ne peut en téter, en tout cas jusqu’à un certain âge.

Toutes les vaches n’ont pas l’instinct maternel. Certaines vaches refusent de s’occuper de leur veau. Il cherchera donc à aller téter ailleurs. Et ça peut engendrer des tas de problèmes. S’il va téter une génisse qui n’a pas encore de lait, il risque de lui abîmer la mamelle. S’il tête toujours sur le même trayon : même problème. Si plusieurs veaux tètent une même vache très maternelle, ils vont l’épuiser et potentiellement lui provoquer des carences. Mais il y a pire : si une vache est ou a été malade, elle peut avoir reçu un traitement, et un veau, en particulier nouveau-né, qui va téter un antibiotique risque de se détruire les intestins, d’avoir la diarrhée et la diarrhée est la première cause de mortalité chez les jeunes veaux. Enfin, si une vache vêle parmi le troupeau mais ne s’occupe pas de son veau, ce dernier ira se nourrir au premier pis qui passe. A condition qu’un veau plus grand ne l’achève pas en lui mettant des coups de tête parce que c’est sa mamelle à lui, les veaux ne sont pas toujours partageurs. Mais s’il y arrive, le pis de passage ne contient pas de colostrum, élément indispensable à sa survie. Il n’aura donc pas de système immunitaire suffisamment résistant pour vivre. N’allez pas croire que les vaches peu maternelles sont rares : elles sont au contraire assez nombreuses chez les laitières qui ont aussi été sélectionnées pour ça au fil des siècles.

Mais ça n’est pas tout ! La petite femelle fragile dont je parlais tout à l’heure est absolument incapable de suivre le troupeau. Outre qu’elle risquerait d’être écrasée par une vache, ou de se retrouver prise au milieu d’une bagarre – car oui, les vaches parfois se bagarrent – elle n’est pour l’instant pas capable de téter sa mère. Que fait-on ? On la laisse mourir parce que s’en occuper dans une case individuelle heurte les convictions de quelques-uns ?

Outre tous ces points pour lesquels j’aimerais avoir quelques éclaircissements sur la façon de procéder de la part de tous ces gens qui savent mieux que les éleveurs, il en reste un crucial : il est impossible de faire entrer les veaux dans une salle de traite, et encore moins dans le parc d’attente qui la précède où ils se feraient sans doute piétiner. Il faudrait donc séparer les veaux des vaches en amont. Avez-vous déjà couru derrière un veau et essayé de l’attraper ? Moi oui. Le constat est sans appel : un veau a quatre pattes, et moi je n’en ai que deux. On pourrait opter pour la méthode texane et les attraper au lasso. Dans l’absolu, je n’ai rien contre : j’ai toujours rêvé de faire un stage au Texas pour apprendre à me servir d’un lasso. Mais il faut être lucide sur la méthode : c’est brutal. Et il faudrait être brutaux avec les veaux deux fois par jour, plus s’il y a des soins médicaux à leur prodiguer. A supposer qu’on voit rapidement qu’un veau a besoin de soins médicaux : c’est très simple dans une case, beaucoup plus compliqué au milieu d’un troupeau. L’un des avantages des cases à veau, c’est qu’elles nous permettent de les apprivoiser sans brutalité. On s’y occupe d’eux, ils s’y habituent à nous, on les gratte, on les laisse nous renifler, on leur parle et ainsi ils connaissent nos gestes, nos odeurs et notre voix. Une fois devenus vaches, ces veaux nous font confiance, nous suivent et nous n’avons alors jamais à nous montrer brutaux avec eux. C’est là qu’on établit le lien de confiance pour ensuite travailler ensemble dans le calme.

A titre personnel, c’est grâce à ces cases individuelles que j’ai pu apprivoiser Maestro. Il pesait 40 kg quand il est arrivé. Maintenant, c’est un beau taureau de 850 kg, et outre la brutalité inhérente à son volume, il se montre très calme, pas du tout farouche ; en fait, c’est un gros tas de câlins. Laissé sans soins humains quotidiens, il serait quasiment sauvage et en tout cas dangereux pour ses éleveurs, pour moi, et pour quiconque passerait par là. Il en va de même avec les vaches. Celles qui étaient là avant mon arrivée ne m’obéissent pas beaucoup, celles que j’ai vu naître et que j’ai soignées en case individuelle viennent quand je les appelle par leur nom.

Alors certes, ces deux mois en cases individuelles ne sont peut-être pas l’idéal vu de l’extérieur. Mais vu de l’intérieur d’un élevage, ce sont deux mois qui permettent aux vaches de ne pas vivre grand-chose de stressant le reste de leur vie et qui évitent aux humains de prendre des coups de tête.

Après avoir énumérer tous ces points, le patron et moi sommes tombés d’accord : si vraiment il le faut, nous acceptons de fonctionner autrement. Nous invitons donc ceux qui savent si bien comment faire qu’ils en font des tas d’articles à venir nous montrer comment ils procèdent pour s’occuper de tous ces animaux, pour soigner les plus fragiles et pour les apprivoiser sans brutalité, le tout dans les infrastructures existantes. S’ils envisagent de changer les infrastructures pour venir à bien de ce projet, nous ne doutons pas qu’ils accepterons de financer eux-mêmes ce changement : le prix du lait et l’endettement de bien des éleveurs ne leur permettant nullement de le faire.

DES VEAUX ET DES VAUTOURS

Hier, juste avant d’aller bosser, j’ai lu un énième article qui explique que les éleveurs maltraitent les veaux de tout un tas de façons. Je reviendrai plus tard sur le contenu de cet article, pour expliquer – encore – pourquoi ce qui est vu comme de la maltraitance n’en est pas.

En arrivant à la ferme, comme chaque semaine, on a fait un point de situation avec le patron : quelle vache a vêlé, qui doit vêler dans la semaine, qui a fait des bêtises, de quelles natures étaient ces bêtises, où en sont les cultures… Certaines de ces informations me sont indispensables pour faire ma part de boulot, d’autres ne me servent concrètement à rien, mais il me semble impossible de travailler en élevage sans prêter attention à l’ensemble de ce qui le constitue. Techniquement, c’est possible, mais c’est triste. Ce sont des métiers qu’on fait parce qu’on les aime, pas juste pour gagner des sous. Nous avons donc fait le point, et ces jours-ci, il y a eu une triste nouvelle.

Ma copine Melba a vêlé. Le vêlage s’est bien passé et Melba va très bien. Malheureusement, ça n’est pas le cas de son veau, une petite femelle. Normalement, un veau se met rapidement sur ses pattes. C’est une affaire de minutes. Mais ce veau là ne se levait pas. Elle a très vite été transportée au frais, et il a fallu deux personnes pour la nourrir, vu qu’elle ne tenait pas du tout debout. Le lendemain matin, elle était toujours couchée. Le patron n’a pas attendu plus longtemps : il a immédiatement appelé la vétérinaire qui n’a pas traîné et est venue tout de suite. Elle a diagnostiqué un problème intestinal et est intervenue au plus vite : perfusion pour éviter la déshydratation, anti-inflammatoire, antibiotique à large spectre. Mais quelques minutes après l’arrivée de la vétérinaire, le cœur du veau s’est arrêté. La vétérinaire n’a pourtant pas abandonné et a tenté un massage cardiaque. Sans succès. Il était impossible de faire plus ou de faire mieux. Malheureusement, parfois, il n’y a en réalité rien à faire.

Les cyniques ne manqueront pas d’imaginer que tous ces soins n’ont été prodigués que pour des raisons économiques. Dans le monde réel, un éleveur, qui plus est un éleveur qui a quarante ans de métier dans les pattes, sait pertinemment qu’il y a très peu de chances de sauver un nouveau-né qui se porte mal. Comme tous les nouveaux-nés, les veaux de moins de quarante-huit heures sont fragiles. Un éleveur sait également que le coût du traitement sera le même qu’il fonctionne ou pas, et que les tarifs vétérinaires ne sont pas donnés. Non que ça ne le vaille pas, tout le monde doit pouvoir vivre de son boulot. Mais si l’éleveur accepte de payer le vétérinaire avec peu de chances de sauver un veau, ça n’est pas que pour des raisons financières, c’est aussi une question de principe : quand on a la responsabilité d’animaux, ça inclus la responsabilité d’en prendre soin, de s’occuper de leur santé, d’essayer de les sauver, même, parfois – souvent – quand ça peut être un non-sens économique. C’est une question de principe, c’est aussi une question d’honneur.

J’écoutais le patron m’expliquer ce qui s’était passé. Je me disais que son honneur était sauf : il a fait tout ce qu’il pouvait pour sauver le veau de Melba. Mais je ne pouvais pas m’empêcher de penser à cet article lu quelques minutes plus tôt mettant une fois de plus en cause l’honneur des éleveurs. Tous ces gens qui font des « enquêtes », tous ces gens qui vendent des articles sur la base de ces « enquêtes » ne sont jamais là pour voir tout ce qui peut être fait au quotidien pour soigner les bêtes, jusqu’à tenter l’impossible, alors même que cet impossible coûte beaucoup d’argent dans un contexte où les productions agricoles leur sont payées à des tarifs parfaitement ridicules. Le travail bien fait ne paie pas, contrairement aux « enquêtes » partisanes et bâclées.

Si un de ces « enquêteurs » était venu après tout ça, il aurait trouvé un petit cadavre de veau. Il l’aurait photographié. Il en aurait conclu que, dans cet élevage, on tue des veaux, ou qu’on les laisse mourir, et le grand public aurait braillé en chœur à l’ignominie. Il n’y a jamais personne pour photographier une vétérinaire qui tente un massage cardiaque. Il n’y a jamais personne pour filmer l’éleveur qui paie la facture. Tels des vautours, ces « enquêteurs » et les médias qui leur donnent la parole n’aiment que les cadavres. Vous me permettrez d’avoir plus de respect pour ceux qui ont le sens de l’honneur.

PIERCING SANS TROU ET HURLEMENT

Nous avons encore constaté la diffusion d’une énième vidéo d’ignorants qui postent des inepties sans comprendre plutôt que de questionner des professionnels. Il s’agissait cette fois de l’anneau anti-tétée.

Alors explications !

Pensant que l’humour par l’absurde avait une plus grande portée que la pédagogie pompeuse, j’ai entrepris, dans un premier temps, de poster une photo de ma patronne et de ses piercings. Mais la chose m’a suffisamment échauffé pour que je transforme le commentaire en billet .

Dans les commentaires on peut lire (attention ça pique les yeux) :

« Que pensez vous des boucle antie tete que les paysans mete aux vache pourai ton intdire cela merci »

Ou, si j’ai bien suivi :

« Que pensez-vous des boucles anti-tétée que les paysans mettent aux vaches ? Pourrait-on interdire cela ? Merci. »

Quand je lis ce genre de questions, premièrement j’observe une minute de silence en la mémoire de la langue française, deuxièmement je me demande bien pourquoi elle est posée.
Je suppose que l’on imagine qu’il s’agit d’une pratique barbare venue du fond des âges, douloureuse pour l’animal, comme toutes ces choses contraires à la juste prise en compte du bien-être animal.

Mais de quoi parlons-nous ?

Anneau anti-tétée la photo fait frémir, n’est-ce pas ?

Alors afin d’éviter un buzz qui véhicule l’ignorance détricotons ce tissu de fausses évidences.
Les boucles anti-tétée sont des anneaux que l’on passe dans le nez. Ils sont surmontés de petits picots peu affûtés, en nombre variable et parfois fusionnés en une fine plaque. Ces picots de métal sont orientés vers l’extérieur, vers l’avant de la génisse, pas vers le nez ou la peau. Ils ne blessent donc pas l’animal qui les porte, et en plus, comme il s’agit de jeunes adolescentes, ce coquet piercing ne traverse pas la cloison nasale. Deux boucles d’oreille, c’est bien suffisant à leur âge.

À moi de poser une question, chers deux-pattes :

Vous êtes-vous demandés pourquoi les éleveurs s’amusent à acheter ces trucs pour les placer sur le nez de certaines de leurs génisses ?

Non ?

Vous en demandez pourtant l’interdiction. Pourquoi ? Parce qu’il y a des picots de métal dessus, que ce n’est pas beau et que ça doit d’une manière ou d’une autre servir à torturer les animaux ?
Et que les éleveurs sont tous de gros salopiauds qu’ il faudrait pendre par les tripes ?

Passons au vif du sujet : ces coquetteries sont en général placées sur le mufle de génisses sevrées (elles ne tètent donc plus leur mère), animaux qui sont le plus souvent regroupés en lots homogènes. Certaines de ces génisses, dites “téteuses” (il doit y avoir d’autres noms ), ont une tendance marquée à téter le pis de leurs jeunes amies. Copines qui ont, comme elles, quelques mois, et qui dissimulent entre leurs cuisses les délicates promesses des plantureuses mamelles à venir.

Non, les éleveurs n’interdisent pas ces jeux innocents parce qu’ils réprouvent la découverte trop précoce du corps de ces adolescentes à travers l’exploration de celui de leurs alter ego. Les paysans sont des gens ouverts et pragmatiques, enclins à laisser faire la nature … tant qu’il n’y a pas de dégâts.

Or, des dégâts, il y en a : en tétant des pis encore secs et fragiles, ces coupables génisses les condamnent à de précoces inflammations et infections qui peuvent entraver le bon développement du pis, voire l’assécher irrémédiablement. Une vache étant élevée pour faire du lait ou des veaux (qui ont besoin de lait), ces jeux les pousseront donc vers un précoce engraissement, puis vers l’abattoir.

La tétée n’étant pas douloureuse, les génisses se laissent faire. C’est pourquoi les éleveurs disposent ces anneaux sur le mufle des tétardes tétouilleuses : pour le coup, ces baisers deviennent douloureux et peu de génisses apprécient les ébats sado-masochistes. Elles cessent donc de se laisser faire et, repoussant les avances, préservent leur poitrine entrecuisse en devenir.

Et voilà. Ces instruments de torture ne sont donc que de simples appareils qui ne blessent pas la coquette qui les porte, ni ses congénères qui évitent alors la tétée. Ils n’empêchent pas de boire, de manger ou d’exprimer un répertoire comportemental normal.

Je suis donc contre leur interdiction ! Et pour la pédagogie.

Pour terminer, je voudrais préciser que je n’ai, par ce billet, chers deux-pattes, nullement l’intention de blesser . Vous ignoriez l’intérêt de ces anneaux, mais au lieu de demander à quoi ils servent, vous avez préféré demander leur interdiction, en pensant qu’ils étaient forcément mauvais. En cela, vous réagissez comme nombre de personnes à des choses que vous ne comprenez pas et que personne ne prend le temps de vous expliquer. Pensez simplement à demander ces explications. N’hésitez pas à poser des questions aux paysans heureux d’échanger avec vous sur leur métier de passion et qui vous parleront bien mieux que moi de bon nombre d’aspects de ce métier d’éleveur au sujet duquel tant de croyances infondées circulent, à l’intersection du choc entre une image que l’on voudrait chérir et idéaliser et des réalités.

L’anthropomorphisme a encore de beaux jours devant lui.

Sinon, je songe à placer un anneau nasal à la Patronne pour qu’elle tête moins de boisson maltée .

Bik Bisous qui sent le bouc .

MAIS QUE MANGENT DONC LES VACHES ?

Instinctivement, vous êtes tentés de répondre : « de l’herbe ! ». Ou si vous êtes facétieux : « du soja ! ». Mais vous êtes malins et vous vous doutez qu’il y a un piège. Et si vous êtes un habitué de la Botte de Paille, vous savez que la bonne réponse est : « ça dépend ». Car en effet, « de l’herbe », ça ne veut pas dire grand-chose.

pâturage

Pour commencer, il peut y avoir confusion sur ce qu’est une pâture, car il en existe en réalité de deux sortes.

La première est la pâture dite permanente. On appelle pâture ou prairie permanente une surface couverte de plantes herbagères depuis au moins cinq années. Entrent aussi dans cette catégorie des prairies permanentes les landes, parcours, estives et autres surfaces où les animaux d’élevage peuvent croûter dans les régions où il ne pousse pas d’herbe au sens où on l’entend communément. Mais une prairie permanente n’est que rarement un espace sauvage. Elle peut être labourée et ré-ensemencée : tant qu’on n’y fait pas pousser autre chose que des plantes herbagères, ça reste une prairie permanente. Et comme rien n’est jamais simple, il y a une sous-catégorie de prairies permanentes qui, elles, n’ont pas le droit d’être labourées, réensemencées ou converties en terre cultivable : ce sont les prairies permanentes sensibles. Il s’agit essentiellement de prairies situées en zone Natura 2000 et présentant une biodiversité riche. Comme vous pouvez le constater sur la carte ci-dessous, ces prairies permanentes sont en réalité fort rares.

les prairies sensibles en France

En dehors de ces zones, les prairies sont donc en réalité des zones cultivées, mais uniquement de plantes herbagères contrairement à la seconde catégorie constituée par les prairies temporaires. Mais puisque décidément, en élevage, rien n’est jamais simple, il y a aussi deux sous catégories de prairies temporaires. Il y a d’abord les prairies de fauche. On n’y mène pas les bêtes, ce sont les prairies qui sont semées pour constituer le stock de foin pour l’hiver. Puis il y a des prairies temporaires où effectivement les vaches vont brouter. Toutes les prairies temporaires entrent dans un schéma de rotation des cultures. On pourra par exemple y faire pousser de l’herbe à foin pendant quatre ans et du maïs la cinquième année. Cette forme de rotation a énormément d’avantages, y compris sous un angle écologique, mais c’est un sujet complexe sur lequel nous reviendrons une autre fois, aujourd’hui, nous allons nous concentrer sur la nourriture des vaches.

Maintenant que vous savez tous que les prairies sont rarement des espaces sauvages, qu’elles sont en réalité cultivées, vous vous demandez forcément avec quoi on les ensemence, et c’est là que ça devient compliqué, encore plus compliqué que les histoires de types de prairies, car c’est là que commence le « ça dépend ». De nombreux paramètres peuvent entrer en compte : la nature du sol, le climat, la formation de l’éleveur, la façon dont il aura questionné (ou pas) sa formation initiale, la taille des parcelles, etc. D’un coté, vous trouverez des éleveurs qui ne jureront que par le ray-grass, et parmi eux, il y aura les défenseurs du ray-grass anglais et ceux du ray-grass italien. De l’autre côté du très large spectre que constituent les éleveurs, vous trouverez ceux qui défendent l’idée qu’une bonne pâture doit être constituée d’au moins quarante-deux plantes différentes pour bien nourrir les vaches. Car ce qu’on appelle communément de l’herbe est en réalité un vaste choix de cultures possibles. On pourra ainsi trouver dans les pâtures, outre les ray-grass, différentes sortes de fétuques, du dactyle, de la fléole, du pâturin des près, du pâturin commun, de la crételle, du plantain, de l’agrostide, de la houlque laineuse, etc. Voilà bien la complexité des prairies : il nous faudrait un herbier fort dense pour inventorier tout ce qu’on peut y trouver, d’autant que les plantes sauvages peuvent y pousser entre ce qui y a été semé, et les vaches mangent tout ça, mais pas que ça.

la houlque laineuse

En effet, en plus des herbes qu’elles pâturent, la ration des vaches pourra être complétée par d’autres aliments, surtout l’hiver où la nourriture se fait rare dans les prairies. On trouvera souvent du maïs, mais il n’est pas du tout rare de trouver tout un tas de légumineuses : des pois, de la betterave fourragère, de la féverole, du trèfle, de la luzerne, etc. Les légumineuses sont riches en protéines, et il y a de fortes chances, si vous en trouvez dans un élevage, que vous n’y voyez pas par ailleurs de soja. En fait, si le soja fait beaucoup de bruit, on en donne en réalité très peu aux bovins français. Nombre d’éleveurs ont encore une logique d’autonomie. Tant pour des raisons financières que culturelles, ils n’aiment pas beaucoup acheter à l’extérieur et préfèrent produire eux-mêmes. Or, le tourteau de soja est un produit d’importation. Nombreux sont ceux qui se tournent vers des cultures que leurs parents avaient abandonnés, et on voit de nouveau des champs de betteraves fourragères par exemple.

Dans les élevages laitiers, les herbes constituent environ les deux-tiers de l’alimentation des animaux, soit en frais pâturé ou coupé du jour, soit en herbes conservées. Cette part monte à 80 % dans les élevages de races à viande. Il est à noter qu’il existe plusieurs façon de conserver les herbes fauchées. La première, tout le monde la connaît : c’est le foin.

du bon foin pour passer l’hiver !

On fauche une pâture, on laisse les herbes sécher au soleil (et ces jours là tout le monde prie très fort pour qu’il ne pleuve pas, même les plus incroyants), on mélange, on laisse encore sécher (et on prie une seconde fois) puis on presse en « roundballers » – ou ballots – qu’on laissera encore sécher au soleil, mais à ce stade, la pluie ne pose plus de problème. Les herbes (ainsi que certaines légumineuses) peuvent aussi être ensilées exactement comme le maïs. L’ensilage est une fermentation anaérobie, c’est à dire qu’on va mettre toute la matière dans un silo, tasser très très fort pour en chasser tout l’air et fermer hermétiquement avant de laisser fermenter. L’herbe ensilée est un peu la choucroute des vaches. Ça change le goût (les vaches en raffolent), l’odeur et les qualités nutritives, ça se conserve une bonne année et ça permet de tenir tout l’hiver. Il existe encore une solution intermédiaire : l’herbe enrubannée. On fauche, on laisse sécher l’herbe mais seulement un petit peu, on presse sous forme de ballot qu’on enrubanne sous un film plastique (en général biodégradable). C’est aussi une fermentation anaérobie. Enfin, il existe une autre méthode de conservation des herbes fauchées bien connue des Suisses en particulier mais plus rare chez nous : le séchoir à foin. On récolte le fourrage et on le met dans un séchoir où il sera traversé par un air chaud envoyé par un système de ventilateurs.

Le maïs ensilé, quant à lui, constitue en moyenne 20 % de la ration des vaches. Est-ce que les vaches pourraient se passer de maïs ? Évidemment, à condition d’avoir des pâtures suffisamment riches par ailleurs. Même si ça ne leur ferait pas forcément plaisir, le maïs étant aux vaches ce que le chocolat est à la personne qui est en train de rédiger cet article. Est-ce que les éleveurs pourraient se passer de maïs ? C’est plus compliqué. Il leur faudrait alors plus de surfaces de prairies et plus de vaches pour produire les mêmes volumes. Ou mieux : il faudrait que leurs productions soient mieux payées pour qu’ils puissent se permettre de produire moins. Il faudrait aussi leur ré-apprendre à fonctionner sans.

À quoi sert le maïs ? À augmenter un peu la production de lait et les bénéfices des vendeurs de semences de maïs et de correcteurs azotés. Car si on donne du maïs aux vaches, il faut aussi leur donner des correcteurs azotés pour qu’elles le digèrent correctement. Qu’est-ce qu’un correcteur azoté ? Eh bien, les tourteaux de soja ou de colza, par exemple, sont des correcteurs azotés : la petite partie de nourriture pour les vaches que la plupart des éleveurs ne peuvent pas produire eux-mêmes. À ce stade, j’entends nombre d’éleveurs fulminer. Mais c’est une réalité : la seule raison pragmatique de donner du maïs aux bovins n’est pas nutritionnelle, mais bien économique. Il n’y a là nul jugement, c’est un simple constat qui par ailleurs engage autant les consommateurs que les éleveurs : pour que la production se fasse au mieux, il est indispensable que les consommateurs n’aillent pas au moins cher.

Il y a enfin un dernier élément qui peut entrer dans la composition de la ration des vaches : les compléments alimentaires tels que le sel, des minéraux ou des vitamines. C’est en volume une part ridicule de leur ration, mais cette part évite d’éventuelles carences, exactement comme il peut nous arriver de faire une cure de vitamine C ou de magnésium. En tête des éléments dont manquent souvent les vaches, on trouve le sélénium. Certains sols en contiennent suffisamment, mais les sols acides des massifs granitiques, par exemple, en empêchent l’assimilation. On en trouve dans certaines plantes, comme les endives, mais les vaches n’aiment pas les endives. En tout cas, j’ai pour ma part essayé d’en donner à ma vache, et elle a fait une épouvantable grimace. On complète donc les rations avec des minéraux et vitamines de sorte à garder les animaux en bonne santé.

Si j’en crois les chiffres donnés par l’Institut de l’élevage, et je n’ai aucune raison de ne pas les croire, les céréales constituent 5,6 % des rations des bovins, mais cela ne concernerait que les races à viande. N’ayant pour ma part jamais vu d’éleveurs donner de céréales à ses bêtes, je ne suis pas en mesure de vous en dire plus à ce sujet.

Bien évidemment, tout ceci est valable pour les élevages français. Chaque pays a une approche très différente de l’alimentation des bovins. La part de maïs et de soja est beaucoup plus élevée dans les élevages Américains tandis que les vaches suisses mangent beaucoup moins de maïs que les nôtres.

Il reste une dernière question : de quelle quantité de nourriture a besoin cette grosse bestiole qu’est la vache ? Vous me voyez venir ? Ça dépend ! Eh oui, ça dépend, exactement comme nous : un kilo de salade ne vaut pas un kilo de frites, un grand gaillard de cent kilos mangera souvent plus qu’un gringalet de quarante-cinq kilos, certains ne prendront pas un gramme en s’empiffrant et d’autres grossiront en regardant la vitrine du pâtissier.

C’est la même chose pour les bovins : un kilo de mauvais fourrage ne vaut pas un kilo de fourrage riche et une vache laitière de grande race ne mangera pas la même chose qu’une petite vache Highland qui est une race qui valorise bien des fourrages très pauvres. Pour la vache, on comptera donc en matière sèche, l’eau contenue par les herbes pâturées n’étant pas nourrissante en soi et les études montrent que la consommation journalière varie de 12 à 30 kg.

Vous le voyez, la question de l’alimentation des vaches n’est pas aussi simple qu’on pourrait le croire. Et ça n’est rien du tout en comparaison de la complexité de leur système digestif. Mais nous reviendrons sur les quatre estomacs du bovin un autre jour.

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